L'ART DU POÈTE

ET

DE L'ORATEUR,

OUVRAGE  destiné à diriger les Etudes, et
à former le goût des Jeunes Gens et des
personnes qui s'adonnent à la Littérature;

PRÉCÉDÉ d'un Essai sur l'Éducation.

PAR  J. P. PAPON,

S I X I È M E   É D I T I O N, [1]

Conforme à la cinquième revue et corrigé par l'Auteur, augmentée d'une
notice sur sa personne et sur ses écrits, et adoptée pour les
Bibliothèques des Lycées et des Écoles secondaires.


Plurimùm enim intererit quibus et quibus hos tu Moribus instituas.
                     JUVÉNAL, Satyr. XIV.


A  P A R I S,

Chez OBRÉ, Libraire, 24 rue des Grands-Augustins


1806.

L'Art du
Poète et de
l'Orateur




Copie de la Lettre de M. le Conseiller d’État à vie, Directeur-général
de l’Instruction publique.


Paris, le 15 avril, an 1806.


Le Conseiller d’État à vie, Directeur-général de l’Instruction publique,

A Monsieur Obré, Libraire, rue des Grands-Augustins, N°.24, à Paris.




J'AI reçu et examiné avec intérêt, Monsieur, l’Ouvrage que vous avez fait paraître sous le titre de l’Art du Poète et de l’Orateur, par M. Papon, 6.e édition, et je l’ai aussitôt fait inscrire sur la liste des livres qui seront admis dans les Bibliothèques des Lycées.

J’ai l’honneur de vous saluer,

FOURCROY.


Deux Exemplaires ont été déposés à la
Bibliothèque Impériale.
Obré


L'Art du
Poète et de
l'Orateur



AVIS  DE  L'ÉDITEUR




L'ART du Poète et de l’Orateur est du petit nombre d’Ouvrages élémentaires qui obtinrent un suffrage universel dans un temps où la Poésie et la Littérature étaient parvenues au plus haut éclat en France ; il fut admis dans la plupart des Collèges, et cinq éditions presque consécutives justifièrent, aux yeux du Public, l’accueil favorable qu’en avaient fait les différents Chefs des études.
    Si cet Ouvrage ne fut point inscrit sur la liste des livres adoptés pour les Lycées et Écoles secondaires, c’est que la Commission chargée de désigner ces livres, crut ne devoir adopter spécialement aucune rhétorique, et laissa les Professeurs eux-mêmes libres sur un choix si délicat ; mais une grande partie de ces Professeurs ont adopté l’Art du Poète et de l’Orateur, et la cinquième édition, quoique tirée à un assez grand nombre d’exemplaires, n’a pu suffire aux demandes qui ont été faites au commencement de cette année scolastique.
    La sixième édition, que nous publions, est parfaitement conforme à la dernière que l’Auteur avait revue et corrigée de sa main ; nous y avons seulement ajouté une Notice sur la personne et les ouvrages de cet estimable Ecrivain ; elle nous a été fournie par M. S. PAPON son frère, également connu d’une manière avantageuse par son goût pour les Lettres, et particulièrement par son Voyage dans le département des Alpes maritimes, imprimé en 1804.
    Nous avons soigné la partie typographique, avec autant de zèle et de pureté, que nous en apportons pour les autres éditions des livres classiques, dont nous sommes les propriétaires, persuadés que c’est le moyen le plus sûr de conserver la confiance des Instituteurs publics et particuliers.





L'Art du
Poète et de
l'Orateur


N O T I C E

S U R  M. L' A B B É   P A P O N.


JEAN  PIERRE PAPON naquit au Puget le Theniers en 1734. Après les premières études, ses parents l’envoyèrent à Turin pour y faire son cours de philosophie. Il entra ensuite à l’Oratoire, et professa les belles-lettres et la rhétorique à Marseille, à Riom, à Nantes et à Lyon. Il était dans cette dernière ville, lorsque le régime de sa congrégation le chargea d’aller traiter, avec le ministre du roi de Sardaigne, d’une affaire qui intéressait le corps : il la termina à la satisfaction de ses supérieurs. A la fin de sa mission, on lui confia le soin de la bibliothèque de Marseille ; c’est là que, maître de tout son temps, il commença à travailler à l’Histoire de Provence, qui est, sans prévention, un des meilleurs ouvrages que nous ayons en ce genre. Il fit le voyage d’Italie pour chercher dans les archives du royaume de Naples, que les Comtes de Provence avaient possédé, ce qui pouvait avoir rapport à cette Histoire. A son retour, il vint à Paris, où il se fit un grand nombre d’amis parmi les gens de lettres et les personnes du premier rang. Ce fut pour les cultiver et se livrer avec plus de liberté à son travail, qu’il quitta l’Oratoire, conservant les sentiments d’estime et d’attachement qu’il avait toujours eus pour ce corps.
    La révolution le priva des fruits de ses travaux et des bienfaits qu’il tenait de l’ancien gouvernement. Il supporta cette perte avec philosophie, on pourrait même dire avec indifférence. Préférant, à tout, son repos et sa tranquillité, il alla passer quelques années dans le département du Puy-de-Dôme, et ne revint à Paris qu’après que les temps d’orages furent passés. Il mettait la dernière main à l’Histoire de la Révolution, et qui va jusqu’au 18 brumaire, lorsque 25 nivôse an XI, une attaque d’apoplexie l’enleva subitement aux lettres et à ses amis.
    De l’esprit et de l’enjouement, un caractère franc et loyal, qui se peignait sur sa physionomie et jusque dans son maintien ; de la prévenance, le ton de la bonne société qu’il avait toujours fréquentée, une manière de narrer agréable et qui lui était particulière, telles étaient les qualités qui le faisait rechercher, et qui le font regretter de tous ceux qui l’ont connu.
    Outre l’Histoire générale de Provence et l’Histoire manuscrite de la Révolution, nous avons encore de l’abbé Papon une excellente Rhétorique, intitulée : l’Art du Poète et de l’Orateur, dont il y a eu cinq éditions ; un Voyage de Provence, suivi de quelques lettres sur les Troubadours ; une Histoire de la Peste, depuis celle qui désola Athènes du temps de Périclès et d’Hippocrate, jusqu’à celle de Marseille ; une Histoire du Gouvernement français durant l’assemblée des notables, et jusqu’à la fin de 1787. L’auteur garda l’anonyme. Il prédit, dans cet ouvrage, une partie des événements arrivés depuis. Enfin, une Méthode pour apprendre facilement la langue grecque, et quelques Opuscules d’un moindre intérêt.





L'Art du
Poète et de
l'Orateur


   P R É F A C E.          Pages 5 à 8


VOICI  la cinquième Édition d’un Ouvrage que je publiai en 1765. N’ayant pu revoir les éditions précédentes, je réunis dans celle-ci les éclaircissements, additions et corrections que j’avais à faire ; de sorte qu’elle est beaucoup plus complète et plus correcte que celle qui ont paru.
    Les additions se bornent à un Article sur les Panégyrique et l’Oraison funèbre, à un petit nombre d’exemples et à un plus grand développement que j’ai donné à quelques règles qui en avaient besoin ; car, du reste, je n’ai eu rien à changer au fond des choses, parce que j’avais puisé mes principes sur l’Éloquence et la Poésie, dans leurs véritables sources, et que ces principes sont invariable comme la nature, sur laquelle ils sont fondés.
    Le cœur de l’homme est, au fond, le même partout, malgré les modifications qu’il reçoit du siècle, du Gouvernement et du climat sous lesquels on vit. Ainsi, il n’y a pas deux manières de le toucher et de l’émouvoir : les mêmes ressorts qui l’ont autrefois remué à Athènes et à Rome, l’ont fortement agité parmi nous, quand on a su les manier avec cette adresse que la différence des temps, des lieux et des mœurs doit faire mettre dans l’art d’exciter les passions.
    C’est cette différence de l’art que je me suis particulièrement attaché à faire connaître ; car on sent bien qu’un avocat ne doit pas prendre les mêmes formes, ni suivre la même marche que suivaient Eschine, Démosthène, et Cicéron ; et que, si l’on veut s’adonner à l’Éloquence du Barreau, on ne doit pas se les proposer en tout pour modèles, ni adopter entièrement les règles que nous ont laissé les anciens Rhéteurs. Il faut au contraire les rapprocher de celles qu’ont suivi nos plus célèbres avocats, tels que Cochin, et de la route que se sont frayé Bourdaloue et Massillon, pour l’Éloquence de la chaire. J’ai donc omis celles de ces règles dont ils se sont constamment écartés, et j’ai conservé les principes qu’ils ont suivis, parce qu’ils sont de tous les temps et de tous les pays, et fondés sur la nature, principe et modèles des Beaux-Arts. En effet, nous ne pouvons rien faire de mieux que de plaider et de prêcher comme nos plus célèbres orateurs.
    Je ne crois pas qu’on regarde comme inutile tout ce que je dis sur l’Éloquence de la chaire, qui, n’ayant plus la même considération ni les mêmes encouragements qu’autrefois, paraît être un genre tout à fait perdu pour nous. Si c’était là une raison de n’en plus parler, il faudrait donc aussi exclure de nos Études les Orateurs grecs et latins, par la raison qu’ils défendaient des causes qui ne se reproduisent plus parmi nous, et que leur manière de plaider ne peut pas nous servir de modèle : mais le talent prodigieux qu’ils ont montré, pour présenter le sujet sous le point de vue le plus favorable ; l’art avec lequel ils ont employé les moyens subsidiaires pour le fortifier et l’éclaircir ; les ressorts qu’ils ont fait jouer pour remuer le cœur ; les riches couleurs qu’ils ont répandues pour captiver l’attention ; ce charme inconcevable avec lequel ils maîtrisaient les esprits, ne méritent-ils pas qu’on les médite, pour imiter leur manière, pour étudier, dans leurs ouvrages, l’art de plaire, d’instruire et de toucher. Eh bien ! plusieurs de nos Orateurs sacrés ont les mêmes titres : ils se sont placés parmi nos grands écrivains ; ils ont connu tous les secrets de l'Éloquence, enrichi, embelli la Langue, et seront lus tant qu'il restera quelque goût pour la Morale et pour les Lettres ; ils seront médités tant que la Religion chrétienne subsistera ; leur genre sera cultivé tant qu'il y aura des hommes à instruire, à encourager, à soutenir dans les sentiers pénibles de la vertu. J'aurais donc fait une faute impardonnable, si, dans un Ouvrage sur l'Éloquence, j'avais négligé celle qui a immortalisé Bourdaloue et Massillon qu'on lira encore, lorsque la langue française cessera d'être parlée.


L'Art du
Poète et de
l'Orateur


   P R É F A C E.          Pages 9 à 12


    J'aurais également manqué mon but, si je ne traitais pas de la Poésie, qui est une partie si essentielle de la Littérature ; mais comme je m'écarterais trop de mon Plan, si je considérais séparément chaque genre, je ne parlerai que de la Tragédie et du Poème épique, dont les principes fondamentaux ont une liaison si intime avec ceux de l'Éloquence ; car par les uns et les autres, on apprend à plaire, instruire et toucher. Le Poète et l'Orateur peignent à l'imagination, quoique avec des couleurs différentes, éclairent l'esprit, remuent le cœur : ils ne diffèrent que par la manière d'employer des moyens qui leur sont communs. Voilà pourquoi j'ai cru qu'un Ouvrage, où l'on développerait les règles de leur art, ne saurait manquer d'être utile, puisqu'il mettra les lecteurs en état de juger aussi sainement d'une Tragédie, que d'un Poème épique et d'un discours, et que d'ailleurs il facilitera l'intelligence de l'Art poétique d'Horace, qui est un Ouvrage classique.
    Ce Plan est neuf et, si je ne me trompe, il réunit assez d'avantages pour mériter quelque indulgence. Il a d'ailleurs celui de présenter en un seul volume, à cause des rapprochements qu'il donne lieu de faire, tout ce qu'on trouve épars et délayé dans plusieurs : en un mot, il fait éviter les répétitions sans nombre dans lesquelles on est forcé de tomber, quand on traite séparément des différents genres d'Éloquence et de Poésie, qui ont des règles communes. Mais ce qui me paraît être d'un augure favorable pour mon travail, c'est que je suis parfaitement d'accord sur les principes, avec ce que M. de la Harpe a publié l'année dernière sur la matière que je traite : et que mon Ouvrage ne semble être qu'un abrégé du sien qui a paru trente-cinq ans après.
    Afin d'éviter les inutilités, j'ai supprimé les lieux communs, consacrés par les préjugés et rejetés heureusement par le bon goût. Se pénétrer de son sujet et le bien concevoir, pour l'énoncer clairement et avec force, n'y rien mêler d'étranger, de peur de l'obscurcir, voilà selon moi le précepte le plus raisonnable qu'on puisse donner à ceux qui veulent écrire. Ainsi, le premier Livre roulera tout entier sur l'Unité d'objet dans l'Éloquence, et sur la Digression ; ce qui me conduit naturellement à parler de l'Unité et des autres qualités de l'action dans les Poèmes. Ma Poétique ne sera pas longue : je me propose moins de former des poètes, que des lecteurs éclairés ; cependant je ne néglige aucune des règles que doit savoir un homme qui veut suivre la carrière d'Homère et de Sophocle.
    Le second Livre traite de l'Unité de dessein, ou de la Disposition oratoire. Après avoir développé tout ce qui regarde l'Exorde et la Narration dans l'Éloquence, je passe à l'Exposition du sujet dans la Tragédie, et à la Narration ou Récit dans l'Épopée. Les autres parties du discours sont traitées dans ce second Livre avec assez d'étendue. J'y marque, autant qu'il m'est possible, les différences qu'il y a entre l'Éloquence de la chaire et celle du barreau, afin qu'on ne confonde pas les ornements qui sont propres à l'une, avec ceux qui conviennent à l'autre. Je tâche aussi de montrer, dans un Chapitre particulier, en quoi nos Orateurs se sont écartés des traces des anciens. Enfin je crois avoir fait suffisamment connaître l'usage que le Poète, le Prédicateur et l'Avocat font des passions, des bienséances et des mœurs.
    Les pensées, le style, les figures, en un mot, tout ce qui appartient à l'élocution, fait le sujet du troisième Livre. Peut-être y trouvera-t-on, ainsi que dans les deux précédents, des choses neuves. Il y en a d'autres qui sont présentées dans un nouveau jour, et mises à la portée des Jeunes Gens pour lesquels j'écris : je ne parle ni de la mémoire, ni de la déclamation ; l'une et l'autre dépendent plus de l'exercice que des préceptes.
    On me dira sans doute que tant d'Auteurs modernes ont travaillé sur le même sujet, qu'il est bien difficile d'intéresser après eux. Je conviens qu'ils méritent des éloges ; mais n'a-t-on pas déjà remarqué avant moi que leurs Rhétoriques, calquées sur celles des anciens,


L'Art du
Poète et de
l'Orateur


   P R É F A C E.          Pages 13 à 16


semblent avoir été plutôt composées pour nous apprendre à lire Cicéron, que pour nous diriger dans notre Éloquence ? Elles renferment d'ailleurs beaucoup d'inutilités, quelques faux préceptes, et souvent des exemples entassés sans choix et sans goût, plus propres à égarer l'esprit qu'à l'éclairer.
    Au reste, ma réponse à ce sujet, se trouve dans le jugement que Querlon porta de mon Ouvrage quand il parut pour la première fois. Voici de quelle manière il en parla dans les Affiches de province, du mercredi 27 février 1766.
    « Cette nouvelle Rhétorique, dit-il, s'annonce comme un Ouvrage classique ; mais quoiqu'elle soit en effet une des meilleures qu'on puisse mettre entre les mains des Jeunes Gens, c'est peut-être la plus éloignée de la route ordinaire des Rhéteurs. L'Auteur ayant bien réfléchi sur un défaut essentiel des Rhétoriques, qui est de ramener tout à l'imitation des anciens, et de nous remplir des préceptes d'Aristote, sans les plier à nos usages, à nos mœurs, a cru devoir les abandonner et se tracer un nouveau Plan. Guidé par le bon sens et le goût, il a donc imaginé celui-ci, qui nous paraît aussi bien conçu que bien exécuté. Toutes les autres Rhétoriques sont bornées à l'Éloquence et ne parlent point de la Poésie ; on embrasse ici ces deux objets, parce que le Poète et l'Orateur, ainsi qu'on l'observe, ayant tous deux le même but, celui de plaire, d'instruire et de toucher, ils ne diffèrent que par la manière d'employer des moyens qui leur sont communs, etc. »
    Quoi qu'il en soit, il est permis, dans tous les temps, de travailler à conserver les bonnes Études et le bon goût, et la chose est encore plus pressante, lorsqu'il se fait dans l'esprit humain une révolution qui tend à changer les idées sur la morale, la politique et la Littérature. Il faut alors, s'il est possible, s'emparer des esprits, et les éclairer, afin qu'ils allient les rapports nouveaux que le mouvement donné fait découvrir dans les objets, avec les beautés immuables de la nature, l'élan avec la raison, la liberté avec la simplicité. Ce temps de révolution, dont je parle, est presque toujours celui des sophistes et des déclamateurs, comme il le fut à Athènes et à Rome. Il y a alors dans les esprits une agitation qui les détourne, s'ils n'y prennent garde, du naturel et du beau, pour les faire courir après des nouveautés ; et ; sous prétexte de découvrir des sources inconnues et fécondes, ils négligent celles où nos pères ont puisé les beautés dont ils ont enrichi leurs ouvrages. C'est ainsi que Lucain, Sénèque, Stace et tant d'autres beaux esprits de ce temps-là, dédaignèrent de marcher sur les traces des hommes célèbres qui avaient illustré le siècle d'Auguste.
    En réfléchissant sur le danger que les Lettres courent dans ces moments critiques, et sur l'importance dont il serait que les hommes de goût se réunissent pour le détourner, on pense à cet endroit d'Euripide, où le soleil est représenté donnant des avis à Phaëton, lorsque ce jeune téméraire entreprend de conduire le char de son père, qui

. . . . . . Plein d'un trouble funeste,
Le voit rouler de loin sur la voûte céleste,
Lui montre encore sa route, et du plus haut des cieux,
Le suit autant qu'il peut de la voix et des yeux ;
Va par-là, lui dit-il, reviens, détourne, arrête. !


    Je ne suis point, il s'en faut bien, cet homme capable de diriger les gens de Lettres dans leur carrière ; mais peut-être trouveront-ils encore à s'instruire dans un Ouvrage qui a déjà eu quelques succès, et qui, sans rien perdre du côté du fonds, reçoit, du moins je m'en flatte, un nouveau mérite des augmentations que j'y ai faites, pour donner un plus grand développement à des choses que j'avais présentées d'une manière trop concise.





COURS


L'Art du
Poète et de
l'Orateur



C O U R S   D'É T U D E S

 A L'USAGE DES JEUNES GENS.


Pages 1 à 4


UN bon Littérateur n'est pas un homme ordinaire ; cet enfant de la nature et du travail, qui a besoin de former de bonne heure son cœur et sa raison aux beautés de l'Éloquence et de la Poésie : tout autre moyen de s'en pénétrer, pour les faire passer ensuite dans ses ouvrages, est faux et illusoire. Quintilien l'a si bien senti, sans parler de quelques grands hommes qui l'avaient dit avant lui, qu'il a consacré les deux premiers livres de ses Institutions à marquer les différents genres d'Instruction par lesquels doivent passer les Jeunes Gens qui se destinent au barreau.
    D'après une autorité si respectable, et d'après mes propres réflexions, il m'a paru nécessaire de prendre, pour ainsi dire, l'orateur et le poète, dès l'enfance, afin de diriger leurs premières Études ; parce que la manière dont ils les font décide presque toujours du rang qu'ils tiendront un jour dans la République des Lettres. Cependant il ne faut pas croire que l'Instruction seule suffise pour les former : il est un charme qui vient du cœur, et que ne font jamais éprouver les hommes froids et vicieux, qui ne sont pas pénétrés des beautés de la vertu.
    Ce mérite, si précieux et si rare, vient de l'Éducation, dont l'empire est bien plus étendu que celui de l'Instruction ; parce que celle-ci n'atteint que l'esprit, au lieu que l'autre va en même temps au cœur, forme le caractère, et s'empare de l'homme tout entier.
    Je ne me propose pas de faire un ouvrage sur cette matière. Fût-il bon, il serait inutile, comme cent autres que nous avons sur le même sujet. L'Éducation dépend moins des institutions publiques que des mœurs générales. Celles-ci tiennent à des causes relevées, sur lesquelles il serait trop long et très superflu de disserter : je dirai seulement que, parmi les sources de l'Éducation, il en est deux qui ne sauraient être trop pures, à cause de l'action immédiate et continuelle qu'elles ont sur les Jeunes Gens. Je parle des Parents et des Maîtres.
    L'Éducation la plus durable est celle qu'on reçoit dans le sein de sa famille : c'est là qu'on donne les premières impressions qui influent sur toute la vie, et qu'on prépare l'esprit à recevoir les leçons du Maître.
    Celui-ci doit achever l'édifice que les Parents ont commencé, et concourir, par sa conduite autant que par ses leçons, à former des citoyens éclairés et vertueux. On ne saurait donc être trop délicat sur le choix des Professeurs ; mais je voudrais qu'on regardât moins à la capacité qu'aux mœurs et aux sentiments. La société peut subsister sans subsister sans sciences et jamais sans vertus. Quand le choix des Maîtres sera fait, il faut leur témoigner de la confiance et de la considération, les regarder comme les dépositaires des espérances de la Nation, leur inspirer, par vos égards, l'envie de se rendre dignes de votre estime, le désir d'être utiles à vos enfants par reconnaissance, l'amour de leur état, dont vous adoucirez les peines, et l'ambition d'en remplir les devoirs avec honneur. Il arrivera delà que l'Élève respectera celui que vous estimez, et que, docile à ses leçons, il en retirera tout le fruit qu'on en peut attendre. Les Maîtres seront forcés de se respecter eux-mêmes, et puiseront dans votre commerce, l'usage du monde, la politesse et l'urbanité, sans lesquelles on ne réussit jamais dans l'Éducation.
    Mais si, par la conduite que vous tenez envers eux, vous les reléguez parmi les gens obscurs, si vous ajoutez à leurs pénibles travaux, vos mépris plus insupportables encore, ils serviront la Patrie en vrais mercenaires, sans zèle et sans amour pour ses intérêts, et l'art de former des citoyens ne sera plus qu'une profession obscure et avilie, abandonnée à des gens sans ressource et peut-être sans mœurs, qui viendront cacher leur misère et leur manque de talent dans la poussière des classes, et se vengeront de l'humiliation où vous les tiendrez, par la mauvaise éducation qu'ils donneront à vos enfants. Mais c'est trop s'arrêter à des abus qu'on ne trouverait pas dans un siècle comme le nôtre, si l'intérêt et l'égoïsme, dénaturant pour ainsi dire les idées les plus simples, ne nous avaient accoutumés à n'aimer et à ne rechercher que ce qui peut satisfaire nos sens et notre vanité.
        Hoc mersam cœno Romam somnoque jacentem
          Quæ poterunt artes sanâ ratione movere. Petr.

    Je me hâte d'en venir aux études des Jeunes Gens. On me reprochera peut-être de suivre la même distribution du temps qu'on suivait autrefois, et de ne leur donner à apprendre que les mêmes choses. Mais quel grand inconvénient y a-t-il à les mettre sur les mêmes voies qui ont conduit à la gloire nos meilleurs poètes et nos meilleurs orateurs ? Dira-t-on qu'ils seraient arrivés à la perfection de l'art par une voie plus courte, sans employer cinq à six ans de leur enfance à apprendre, avec une sorte de tourment, ce qu'ils auraient appris dans deux ou trois ? Mais, qu'auraient-ils fait de mieux dans les trois autres années ?


L'Art du
Poète et de
l'Orateur


C O U R S   D'É T U D E S          Pages 5 à 8


Ils auraient, dira-t-on, acquis des connaissances en Histoire naturelle, en Chimie, en Botanique, etc. A l'âge de quinze ans ils auraient parlé de tout, et cette facilité leur aurait donné une certaine confiance en eux-mêmes, qui aurait ravi tout le monde ; au lieu que quand ils n'ont étudié que les bons Auteurs grecs, latins et français, ils ne sont plus dans la sphère des connaissances que l'on recherche aujourd'hui.
    Je demande si, pour l'agrément de l'esprit, les progrès du jugement, la droiture et l'honnêteté du cœur, il ne reste rien de la lecture réfléchie des meilleurs Auteurs grecs, latins et français dont on s'est pénétré ? si, par cette étude, on ne devient pas plus capable de faire goûter aux autres les hautes Sciences, quand on est en état d'écrire sur elles ? si les progrès qu'on y fait, avant quinze ans, sont une compensation suffisante de ce qu'on perd du côté du Goût, de la Morale, de l'Histoire et de la Géographie qu'on a négligé d'apprendre ? En général, je crois que les Jeunes Gens, à un certain âge, sont plus propres aux Lettres qu'aux Sciences, et qu'il faut réserver celles-ci, comme je le dirai, pour le temps où l'on a fini ses cours de Littérature ; alors on jugera mieux le genre d'aptitude qu'on a reçu de la nature, et l'on suivra plus utilement son goût et son talent.
    Je vais donc tracer mon plan d'Étude tel que je le conçois, sans prétendre faire beaucoup mieux que mes prédécesseurs ; mais les défauts même où ils sont tombés peuvent m'être utiles. Nous avons tort de ne compter pour rien les erreurs de nos prédécesseurs. Ils ont payé le tribut pour nous, et augmenté nos connaissances par leurs découvertes. Ainsi leurs lumières et leurs écarts doivent également servir à nous conduire ; heureux ! si nous savons en profiter.
    Au reste je ne prétends par donner un Traité complet sur cette matière ; je veux seulement tracer un plan d'étude, où je conserverai ce qu'il y a de bon dans les autres, sans avoir la ridicule vanité de fronder tout ce qui se pratique, et d'imaginer une méthode impossible dans l'exécution. Quand on travaille sur l'Institution, il faut avoir continuellement trois choses devant les yeux, les talents des Jeunes Gens, qui en général sont médiocres, le temps qu'ils ont à employer, et les dépenses que leurs facultés leur permettent de faire. Voilà quelle doit être la règle et la mesure des changements qu'on veut faire dans l'Étude des Belles-Lettres.
    Il me semble qu'il est à propos d'exclure des humanités tout ce qui tend à éteindre l'imagination qu'il faut exercer. Voulez-vous former le jugement des enfants ? faites leur remarquer de bonne heure le défaut de justesse et de liaison que vous apercevrez dans leurs idées ou dans le plan de leurs discours, et mettez leur entre les mains, des ouvrages bien raisonnés. Dans peu ils seront en état de découvrir les paralogismes, sans le secours des sciences abstraites qui ne feraient que de froids raisonneurs.
    Procédons surtout avec ordre dans l'Instruction, si nous voulons que les objets aient le temps de s'arranger dans l'esprit et de s'y graver ; autrement ils n'y feront que des impressions légères et confuses qui s'effaceront dans un moment. Il faut aussi que les choses auxquelles la jeunesse s'applique, aient du rapport entre elles, et se prêtent une sorte de lumière, afin qu'il soit plus aisé de les comprendre et de les retenir. Si ce plan est bien conçu et bien exécuté, un jeune homme, à l'âge de quinze ou seize ans, sera non seulement en état de faire avec succès des Études relatives à la profession qu'il embrassera, et de juger d'une pièce d'Éloquence et de Poésie, aussi sainement que son âge pourra le permettre ; mais encore de se conduire avec honneur parmi les écueils du monde. Ces heureux effets ne peuvent se produire dans un jeune homme sans le secours de la Religion.
    Dans tous les siècles, chaque peuple a appelé la sienne à son secours, et jamais Cicéron ne nous aurait autant attachés à la lecture de ses ouvrages, s'il n'y avait répandu cette morale et ces sentiments vertueux qui en font tout le charme. Puisez donc, dans la nôtre qui a un caractère si auguste, ces idées grandes et sublimes, qui donneront à votre éloquence et à votre poésie le ton noble et touchant que n'ont jamais les productions froides des hommes sans vertu.
    Ce n'est pas ici le lieu de parler des titres qu'a la Religion chrétienne à notre amour et à notre reconnaissance. Il n'y a personne, pour peu qu'on soit instruit, qui ne les connaisse ; Mais je ferai une remarque importante, qui est qu'elle descendit du Ciel, dans le temps où toutes les passions soulevées, après des guerres longues et meurtrières, agitaient les hommes en sens contraire au but social, et où il y avait dans les têtes une espèce d'anarchie qui favorisait les égarements du cœur et de l'esprit : ce fut dis-je dans ces temps malheureux, que la Religion parut et présenta aux hommes, par la beauté de sa morale, un centre commun auquel ils avaient tous intérêt de se retenir ; parce que chacun y trouvait la garantie de ses droits.


L'Art du
Poète et de
l'Orateur


C O U R S   D'É T U D E S          Pages 9 à 12


    Louis XIV connut tout le pouvoir de son influence, lorsque, pour ramener la Nation sous le joug de l'autorité qu'elle avait secoué durant les guerres civiles, et pour adoucir les mœurs grossières du peuple et de l'armée, il fit fleurir la Religion à laquelle il associa les Sciences, les Lettres et les Arts. Rien, je le répète, n'est plus propre qu'elle à accélérer la civilisation. Sans elle, sans les établissements qu'on lui doit, sans les sacrifices et les efforts qu'elle a fait faire, l'Europe serait encore barbare : on sort de l'état de sauvage en contractant des besoins ; mais on ne sort pas de la barbarie sans Religion ; eh ! quelle Religion lui est plus opposée que la nôtre !
    Les Jeunes gens ne peuvent donc se dispenser de la faire entrer de bonne heure dans leurs Études pour leur propre avantage, pour celui de la société, et même pour celui du Gouvernement qui n'a pas de plus sûr garant de sa durée, que la vertu de ceux qui vivent sous ses lois.
    Il me semble que la manière ordinaire de l'enseigner n'est pas la plus utile. On se borne à développer des vérités importantes, et quelquefois abstraites : cet usage est louable sans doute, puisqu'on apprend des choses que personne ne doit ignorer : mais il faut affecter le cœur des enfants, leur faire remarquer et admirer la conduite du Christ, qui est la plus noble instruction qu'il ait laissée aux hommes, son humilité, sa modestie, sa patience, son humanité, sa douceur et sa bienfaisance. Voilà ce qui mérite d'abord notre attention : les grandes vérités trouveront l'esprit docile, quand le cœur sera formé.
    Les enfants feront entrer dans leur cours d'Étude l'Histoire Sainte, qu'ils apprendront d'abord dans les figures de la Bible. Cette Histoire présente le plus grand des spectacles, savoir : Dieu créant le ciel et la terre, et faisant l'homme à son image. « Voilà, dit Bossuet, où commence Moïse, le plus ancien des historiens, le plus sublime des philosophes, et le plus sage des législateurs ». Dis. Sur l'Hist. univ.
    Je prie mes Lecteurs d'observer que la Religion chrétienne, n'étant pas moins ennemie du déguisement et du mensonge que de l'orgueil, on doit prendre garde que les Jeunes Gens ne tombent dans cette basse hypocrisie, qui n'est que le masque de la vertu, et qui est plus propre à pallier le vice qu'à corriger les affections criminelles du cœur. La vraie est, comme la charité qui en est la base, compatissante, douce, humble, bienfaisante, sincère, élevant l'homme au-dessus des passions qu'elle dompte.



P R E M I E R   C O U R S.

    IL faut espérer qu'on ne négligera plus, comme on faisait autrefois, l'étude de la Langue Française d'où naîtrait la corruption de l'éloquence et du goût : ainsi je n'ai rien à dire à ce sujet ; je n'ai pas même besoin d'indiquer la grammaire qu'il faut lire ; chacun sans doute a fait son choix, et s'il y a quelque chose à éclaircir ou à rectifier, il n'y a point de maître, du moins je le présume, qui ne soit en état de diriger son élève. Il aura surtout grand soin de ne lui passer aucune faute de langage, afin de l'habituer de bonne heure à parler correctement ; ce qui n'est pas aussi commun qu'on le pense, soit que ce défaut vienne de la difficulté et des bizarreries de la Langue, soit qu'il naisse des liaisons que nous sommes forcés d'avoir avec des hommes dont le langage est altéré par l'habitude de parler le patois de leur pays. Quoi qu'il en soit, il n'y a personne qui, en parlant, ne fasse plus ou moins de fautes ; il n'y a point d'homme surtout à qui il n'en échappe dans une conversation animée, lorsque la compagnie et le sujet affectent l'imagination : il n'y a que les gens froids et ennuyeux qui soient toujours corrects.
    A l'étude du Français, on joindra celle du Latin dont on puisera les premiers principes dans quelque bonne grammaire. On corrigera ce que cette étude a de sec et de rebutant, par l'explication de quelques Auteurs faciles, tels que le Selectœ è veteri Testamento, les Colloques d'Erasme, les Épîtres familières de Cicéron ; car je suis d'avis que, pour se mettre au fait d'une Langue, on doit lire d'abord les prosateurs dont les tours sont moins recherchés, les pensées plus naturelles et les expressions moins figurées que celles des poètes.
    Les Maîtres ne manqueront pas de faire, sur tous ces Auteurs, l'application des règles de la grammaire que les écoliers auront déjà apprises, différant à un autre temps de leur rendre compte des façons de parler les plus difficiles, et dont l'intelligence dépend de plus de connaissances et de réflexion qu'on n'en a communément à cet âge. Je veux aussi que nos jeunes latinistes récitent, tous les matins, par cœur, une page de leurs Auteurs, afin qu'ils s'accoutument au génie et aux tours de la Langue, et qu'ils fassent une assez grande provision de mots pour être en état de composer en latin quand il en sera temps.


L'Art du
Poète et de
l'Orateur


C O U R S   D'É T U D E S          Pages 13 à 17


    Serait-il bien raisonnable de faire écrire en cette langue, des enfants qui ne connaissent point la valeur des termes, et qui n'ont pas assez de jugement pour choisir dans le Dictionnaire ceux qui leur conviennent ? Il est étonnant qu'on ait été si longtemps esclave d'un pareil usage. J'exclurai donc les thèmes, parce que les Maîtres, pour y faire entrer les difficultés de la grammaire, négligent quelquefois la justesse de la pensée, le choix des termes, l'exactitude et la netteté des constructions, et s'accoutument, eux et leurs écoliers, à un mauvais style qu'ils gardent souvent toute la vie.
    On présume bien que je ne ferai pas grâce aux vers latins. Comment veut-on que des enfants sans goût, et en général sans talent pour la poésie, fassent des vers dans une langue dont ils ne connaissent ni les finesses, ni les tours, ni les expressions propres à ce qu'on appelle le langage des Dieux ? Ils croient avoir fait un chef-d'œuvre, lorsqu'ils ont arrangé, selon les règles, quelques périphrases du Synonyme. Il arrive de-là qu'ils confondent la poésie avec la prose, et qu'ils n'ont jamais aucune idée bien nette de l'une ni de l'autre.
    Je crois qu'il faut rapporter ces ridicules usages aux siècles d'ignorance, où l'on se persuadait avec raison, qu'on ne pouvait bien écrire que dans une langue comme une Langue comme la Latine, qui n'avait plus de révolutions à éprouver, et qui, d'ailleurs, par sa noblesse et sa fécondité, se prêtait à toutes les pensées d'un Auteur ; au lieu que la Langue française, pauvre, stérile et ayant besoin de beaucoup de changements pour arriver à sa perfection, ne laissait à aucun écrivain l'espoir de vivre dans les siècles suivants, où il ne serait pas entendu. De-là vient que ceux qui se sentaient quelques talents pour la poésie ou pour la prose, aimaient mieux emprunter le langage de Virgile et de Cicéron ; et c'était sans doute pour se le rendre plus familier, qu'ils croyaient faussement qu'il fallait faire de bonne heure des thèmes et des vers. Mais aujourd'hui que le sort de la Langue française est fixé par tant de beaux ouvrages qui l'ont illustrée et enrichie, nous devons nous y appliquer avec le même soin qu'on s'appliquait anciennement à la Langue latine ; nous borner d'abord à bien entendre celle-ci, et nous exercer à écrire correctement dans l'autre. Si l'on veut donc faire des vers dans le cours des humanités, il vaut mieux que ce soit en Français qu'en Latin, à moins qu'on ne trouve, dans quelque écolier, des dispositions particulières pour versifier dans la langue de Virgile. C'est à ces dispositions rares que nous devons quelques excellents ouvrages en vers latins.
    On continuera, dans ce cours, l'étude du Latin, à laquelle on joindra celle du Grec. On ferait des progrès rapides dans cette Langue, si l'on pouvait apprendre les déclinaisons, les conjugaisons et quelques règles de la syntaxe dans une grammaire claire, facile et débarrassée de ce qui est inutile aux commençants, ou trop abstrait. Mais où la trouver ? Celles que nous avons, ou ne contiennent pas assez de choses, ou elles sont mal distribuées et remplies de règles dont il eût mieux valu faire un traité à part pour les hautes classes. On est donc réduit à choisir dans celle qu'on adoptera, ce qu'il est nécessaire de savoir pour entendre les Auteurs dont je vais parler : car il faut toujours faire marcher l'explication avec l'étude des principes ; elle sert à les graver dans la mémoire et tient lieu de l'usage qu'on a perdu de parler les langues mortes. Les ouvrages que je conseille d'expliquer sont : les Fables d'Esope et l'Evangile selon Saint Luc, l'un et l'autre avec des scholies.
    On abrégerait beaucoup les difficultés, si l'on avait des racines faites dans l'ordre où sont rangés les mots des Auteurs qu'on explique, à commencer par Esope jusqu'à Homère. Les écoliers auraient l'avantage de les trouver de suite, et l'on marquerait par un renvoi, celles qu'ils auraient déjà vues. Mais puisque cet ouvrage nous manque, il faut faire écrire et apprendre par cœur la racine de chaque mot et une stance par jour.
    Je n'omettrai pas l'étude de la Géographie, qui est moins une étude qu'un délassement, et que cependant on négligeait un peu trop dans les collèges. En faisant promener l'esprit de ses disciples sur les différentes parties de la terre, on les rend capables de lire avec fruit l'histoire des peuples les plus fameux, et de suivre les conquérants anciens et ceux de nos jours dans leurs expéditions. Je ne parlerai pas des autres avantages sans nombre que tous les états retirent de cette science, et qui l'ont rendue absolument nécessaire.
    Ce qui me paraît encore important, c'est de faire rendre compte aux écoliers, à la fin de chaque cours, du fruit de leurs études, rien n'étant plus capable de les encourager et de leur former l'esprit. Le désir de mériter les applaudissements de l'assemblée, leur fait méditer les Auteurs, analyser les pensées, distinguer les différentes significations des mots et saisir les beautés qui peut-être leur échapperaient, s'ils ne se flattaient d'avoir pour témoin de leurs progrès, des gens instruits.
    A la fin du premier cours on interrogera donc les écoliers sur quelques figures de la Bible, sur une partie de la Géographie tant ancienne que moderne, par exemple, sur la France, et on leur fera expliquer les Auteurs grecs et latins qu'ils auront vus.


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L'Art du
Poète et de
l'Orateur


C O U R S   D'É T U D E S          Pages 18 à 21





S E C O N D    C O U R S.

    LE second cours commence à devenir intéressant, parce que nos Élèves, ayant déjà quelques connaissances des trois Langues, seront moins retardés dans leurs études par la sécheresse des préceptes. Ce n'est pas à dire que ceux qu'il leur reste encore à apprendre soient sans difficultés, au contraire, ils ont quelque chose de plus métaphysique et de plus compliqué que les premiers ; mais aussi on a plus de plaisir à les entendre, parce qu'ils fournissent plus de réflexions solides à faire. On continuera donc la Syntaxe, sans toutefois prétendre tout approfondir. C'est au Maîtres à régler l'ordre des préceptes selon les lumières, les talents et la portée de leurs disciples. Ils écarteront par cette conduite les épines, et donneront le goût de l'étude.
    Le Grec et le Latin iront toujours ensemble. De tous ceux qui ont écrit dans cette dernière Langue, Eutrope est, selon moi, le premier historien qu'on doive mettre entre les mains des enfants qui, n'ayant fait qu'expliquer et apprendre du Latin par cœur, sauront déjà un assez grand nombre de mots pour l'entendre facilement : il est d'ailleurs aisé, intéressant, tant à cause des faits mémorables qu'il décrit, que des jugements qu'il porte du mérite des grands hommes. On y prendra une idée générale de l'histoire du Peuple romain jusqu'à Valens. Ces notions faciliteront l'intelligence des Historiens latins et grecs qui parlent des affaires d'Italie. Cornelius Nepos le suivra. C'est un Auteur aisé et d'une latinité très pure, mais qui, jugeant trop en gros des vertus et des vices des grands hommes, a besoin que les Maîtres suppléent à son manque de critique. Lorsqu'on lit l'Histoire, on doit moins se charger la mémoire de faits curieux et souvent inutiles, que remarquer les passions de ceux qui occupent la scène. Que nous importent ces boucheries horribles où des milliers d'hommes s'égorgent impitoyablement, et ces révolutions étonnantes qui renversent les empires les mieux affermis ? Des sceptres brisés par les mains d'un conquérant, des campagnes teintes de sang humain n'offrent aux yeux du sage qu'un spectacle d'horreur ; c'est cependant ce qui attire ordinairement toute l'attention du lecteur. Je voudrais, au contraire, qu'on accoutumât les Jeunes Gens à chercher dans l'ambition d'un prince, dans l'avarice d'un général d'armée, dans la jalousie d'un rival, dans la flatterie d'un courtisan, dans la superstition et le fanatisme des peuples, dans un caprice, dans un dépit même, la source des malheurs qui ont si souvent, et durant tant de siècles, inondé l'Europe et l'Asie. Remontez, en suivant le fil des événements, jusqu'à l'enfance de ces hommes dont vous lisez la vie ; tâchez de démêler, dans leurs passions naissantes, le principe des actions qui les ont élevés ou précipités du faîte des grandeurs ; vous acquerrez par-là une expérience que le monde ne saurait vous donner, parce qu'il ne se montre jamais tel qu'il est. Examinez si les discours et les actions qu'on rapporte d'un homme, sont conformes à son caractère, à ses intérêts, à sa situation. Par toutes ces réflexions vous vous rendrez capable d'exercer une saine critique ; vous apprendrez à juger vos contemporains et à découvrir peut-être dans leurs goûts et leurs passions dominantes le germe des événements qui doivent éclore un jour.
    Un avantage, plus grand encore, que vous devez retirer de cette étude, c'est que, parmi les révolutions qui changent la face de l'univers, vous reconnaissiez toujours la main de l'Etre suprême, qui se joue de ce qu'il y a de plus grand sur la terre.
    Tamerlan disait à Bajazet son prisonnier : il faut que ces royaumes, pour lesquels nous versons tant de sang, soient devant Dieu et en eux-mêmes bien peu de chose, puisqu'il les donne à un vilain borgne comme toi et à un misérable boiteux comme moi. Cette réflexion, faite après un long cours de prospérités, et lorsqu'on est environné de tout l'éclat de la victoire, annonce une âme élevée.
    A la fin de l'année, on verra les Fables de Phèdre. Je ne dis rien de son mérite : tout le monde le connaît ; mais je dois prévenir une objection qu'on me fera sans doute, qui est que ce Poète, étant plus aisé que les Auteurs dont je viens de parler, il est étonnant que je ne le mette qu'à la fin du second cours, tandis que, dans les collèges, on le fait expliquer en Sixième.
    Cet usage mérite d'être changé : 1º. parce qu'il n'est pas vrai que Phèdre soit aisé partout ; 2º. parce qu'il est rempli de bon sens et de délicatesse, demandant, pour être lu avec succès, qu'on ait déjà l'esprit un peu formé ; car, sans parler des finesses du langage, comment saisissait-on, même en Cinquième, l'art délicat du dialogue ? 3º. C'est un Poète, et pour cette raison, il ne devrait être lu qu'après un plus grand nombre de prosateurs. En commençant d'étudier une Langue, il est important de savoir la propriété des termes et les constructions naturelles qui forment son caractère dominant : ou la poésie est-elle propre à cela ?


L'Art du
Poète et de
l'Orateur


C O U R S   D'É T U D E S          Pages 22 à 25




L'Art du
Poète et de
l'Orateur


Note¹:
Dans cette édition, il ne fut pas tenu compte des ERRATA placés à la fin de la cinquième. Dans le texte que nous présentons ici, nous en avons fait la correction.  Retour au texte




Dernière modification le 22 novembre 2005.