Issu d'une famille noble et ancienne du Languedoc, le 22 juin 1653, naquit à Lodève, André[*]-Hercule de Fleury. Fils de Jean de Fleury, seigneur de Dio et de Diane de La Treille (La Treilhe), fille de Jean Jacques de La Treille seigneur de Fozières. Jean de Fleury, était receveur des tailles du diocèse de Lodève. Dès son enfance, Hercule, fut destiné à l'état ecclésiastique. Amené à l'âge de six ans à Paris, il fit ses humanités au collège de Clermont (aujourd'hui Louis-le-Grand), sous la direction des jésuites. Après sa rhétorique, il passa au collège d'Harcourt (St-Louis actuel) pour y faire sa philosophie. Né avec de l'esprit, doué de beaucoup de facilité et d'une heureuse mémoire, joignant à cela l'amour de l'étude, il avait brillé dans toutes ses classes. Il les termina en soutenant des thèses en grec et en latin sur les principaux dogmes enseignés par les anciens philosophes dans les écoles d'Athènes; exercice qui désignait les bons écoliers, mais qui commençait à devenir rare, et dont Rollin et Boivin le cadet donnèrent les derniers exemples. En 1668, n'ayant encore que 15 ans, le jeune abbé de Fleury fut nommé à un canonicat de Montpellier. Il alla en prendre possession et revint à Paris continuer les études qu'exige l'état ecclésiastique. Il soutint sa tentative en 1674, entra en licence en 1676 et subit toutes les épreuves de ce cours; mais il ne prit le bonnet de docteur que bien longtemps après. Il n'avait que vingt-quatre ans, était encore en licence et n'était point prêtre, lorsqu'il fut nommé aumônier de la reine Marie-Thérèse, femme de Louis XIV. Il remplit ses fonctions au mariage de la princesse Marie-Louise d'Orléans avec le roi d'Espagne. Il assista comme chanoine de Montpellier, en qualité de député du second ordre, à la fameuse assemblée du clergé en 1682. Après la mort de la reine, il devint aumônier du roi et tint en 1692 le poêle au mariage de Philippe de France, depuis duc d'Orléans et régent du royaume. Introduit ainsi à la cour, avec une figure agréable et spirituelle, de nobles manières, un esprit cultivé, il se fit bientôt connaître et acquit d'illustres et puissants amis, qui devinrent ses protecteurs. L'abbaye de la Rivour, ordre de Cîteaux et diocèse de Troyes, à laquelle il fut nommé en 1686, fut la première grâce ecclésiastique qu'il obtint. Douze ans après, il était nommé à l’évêché de Fréjus le premier novembre 1698. Ce présent, qui éloigné l'abbé de Fleury de la cour et le reléguait dans un pays peu agréable, ne lui plut que médiocrement, comme le prouvent plusieurs de ses correspondances [1]. Cet avancement rapide, ainsi que le remarque Saint-Simon, était dû au patelinage et à l'adroite dissimulation de Fleury. Quoi qu'il en soit de cette répugnance, son devoir n'en souffrit point; il se rendit dans son diocèse, en sortit peu, se voua à l'instruction de son troupeau, soulagea les pauvres, établit de petites écoles dans les campagnes, etc. Par sa conduite envers le duc de Savoie, lorsqu'en 1707 ce prince entra en Provence, Fleury garantit le pays des fureurs de la guerre. L'évêque de Fréjus sut si bien se concilier les bonnes grâces du duc et celles du prince Eugène, qu'il obtint tout ce qu'il voulut, qu'aucun désordre ne fut commis dans la ville et que la province en fut quitte pour une contribution très modérée. Toutefois la conduite de Fleury dans cette occasion donna lieu aux plus graves présomptions de trahison, et il fallut toute l’adresse du prélat et la puissance de ses appuis pour se faire pardonner d’avoir reçu le duc notre ennemi dans sa cathédrale, en habits pontificaux, en entonnant un Te Deum. M. de Fleury s’était fait recevoir docteur de Sorbonne et avait été sacré évêque en 1699. Il conserva l’évêché de Fréjus jusqu’en 1715. Alors sa santé souffrant du mauvais air de cette ville située près de la mer, il demanda et obtint la permission de se démettre de son évêché, et reçut en dédommagement l’abbaye de Tournus. C’est cette même année que le roi, par un codicille ajouté à son testament, le nomma précepteur de son petit-fils, qui depuis fut Louis XV, sur les instances pressantes du duc et de la duchesse du Maine, qui comptaient avoir en lui un instrument docile à leurs volontés, s’ils pouvaient obtenir la régence du royaume. Chargé d’un emploi si important, Fleury s’occupa avant tout à gagner l’amitié et la confiance de son élève, enfant triste et indolent, qui ne se montra homme que par ses vices, comme l’a justement remarqué notre grand historien M. Henri Martin. L’attachement de l’auguste élève pour son précepteur fut tel, que celui-ci ayant disparu pendant quelques moments, lorsque le régent fit arrêter M. de Villeroi, les larmes du jeune prince ne cessèrent de couler jusqu’à ce que Fleury lui eut été rendu. En 1721, l’archevêque de Reims étant venu à vaquer par la mort de M. de Mailly, le régent l’offrit à l’ancien évêque de Fréjus, qui ne fut ébloui ni de l’éclat de la pairie ni d’une haute fortune ecclésiastique. Il s’excusa sur ce qu’il s’était démis de l’évêché de Fréjus à cause de son âge, qui était devenu plus avancé, et sur ce que son emploi près du roi ne lui permettrait pas de remplir ses devoirs épiscopaux. Quelque instance qu’on lui fit, il demeura inébranlable, et il fallut que le régent le priât pour lui faire accepter l’abbaye de Saint Étienne de Caen, que M.de Mailly avait également laissée vacante. L’habile courtisan voulait avant tout ne pas s’éloigner de son poste, où il régnait véritablement. En 1723, à la mort du duc d’Orléans, Fleury ne jugeant pas le moment encore venu de satisfaire ses désirs ambitieux en se faisant nommer premier ministre, préféra user de son influence auprès du jeune roi pour faire donner le ministère au duc de Bourbon, se réservant de renverser quand il le voudrait un prince débauché, cupide, d’un esprit borné, dominé par une femme perverse, la marquise de Prie. Mais, afin de mieux veiller à ses intérêts, l’évêque assistait aux conseils de Louis XV et de son premier ministre. Le duc de Bourbon, blessé, s’entendit avec la reine pour éloigner Fleury du conseil. Celui-ci se retira aussitôt à Issy, chez les Sulpiciens, comptant bien que son élève viendrait l’y chercher ; ce qui ne tarda pas en effet. Louis XV avait besoin de son précepteur ; il l’aimait et croyait à son désintéressement. Fleury, par son caractère et même sa physionomie, lui plaisait autant que le duc de Bourbon lui était désagréable. Paraissant oublier ce qui s’était passé, l’évêque usa de sa victoire avec modération. Mais après une telle lutte, la réconciliation de ces deux rivaux ne pouvait être sincère. En effet, Bourbon succomba bientôt ; il fut exilé à Chantilly le 11 juin 1726. La dissimulation de Fleury dans cette circonstance ne doit pas étonner ; elle faisait partie de lui-même, et il l’enseigna à Louis XV comme un des devoirs d’un roi. Le duc de Bourbon exilé, Fleury fut maître du pouvoir et se fit nommer cardinal à 73 ans, commençant ainsi à jouer un rôle important à l’âge où les hommes cherchent ordinairement le repos. Du reste, l’ambition de gouverner avait été le mobile de toutes ses actions ; et au lieu de se borner à instruire son élève dans l’art de régner, le cardinal n’eut que la pensée de posséder seul le pouvoir. Il éloigna Louis XV des affaires, et en laissant le monarque dans une oisiveté profonde, il prépara les hontes et les calamités de ce règne, le plus désastreux de notre histoire. Partisan déclaré des jésuites ses maîtres et ses premiers protecteurs, Fleury encouragea deux prêtres indignes, Tencin et Laffiteau, qui renouvelèrent la persécution contre les jansénistes et jetèrent ainsi le trouble dans le pays. C’est à cette époque que se rapportent la bulle Unigenitus, les convulsions des jansénistes, les miracles au tombeau du diacre Pâris, et la longue résistance des parlements, qui amena l’exil d’un grand nombre de magistrats, et l’interruption de la justice en France. Par une feinte modestie, Fleury ne voulut jamais suivre l’exemple de Richelieu et de Mazarin, et refusa le titre de premier ministre : il voulait le pouvoir sans ses attributs. Ennemi de toute secousse, comme le sont ordinairement les vieillards, Fleury fut toujours opposé à la guerre, si nécessaire qu’elle fût ; il aima mieux voir la France s’engourdir dans une paix, troublée cependant par des expéditions que son économie exagérée et mesquine rendit désastreuses. Manquant du coup d’œil qui embrasse toutes les faces d’une affaire, du génie qui se décide rapidement pour le meilleur pour le meilleur parti, il n’eut que l’ambition d’un repos nécessaire, il est vrai, pour réparer les pertes de l’État, mais auquel il sacrifia de graves intérêts. Considérant l’alliance anglaise comme le gage assuré de la paix, il la voulut à tout prix et crut la conserver par une complaisance servile et honteuse. C’est ainsi que pour ne pas alarmer l’Angleterre, il laissa dépérir notre marine et négligea l’armée. Le seul avantage qu’il retira de cette alliance fut, en 1729, lorsque sa méditation rétablit la paix sur le point d’être rompue par l’empereur uni au roi d’Espagne ; et en 1731, lorsque Charles VI abandonna les duchés de Parme et de Plaisance à Dom Carlos. Quelques écrivains ont voulu pallier les fautes de Fleury en louant beaucoup son administration. Elle fut probe, laborieuse, économe, mais sans grandeur et sans intelligence de l’avenir. Stanislas, beau-père de Louis XV, avait été réélu roi de Pologne en 1733, tandis que des traîtres nommaient à Prague Auguste III, qui s’était assuré l’appui de Charles VI, en acceptant la Pragmatique sanction (testament de l’empereur) et en cédant la Courlande à un indigne favori de la tsarine Anna Ivanovna. C’était une belle occasion pour la France d’embrasser une politique nouvelle, d’affaiblir la puissance menaçante de la Russie, par la régénération de la Pologne, et de prévenir ainsi ce grand crime de l’Europe, la destruction du trône de Sobieski, crime qu’elle expie aujourd’hui par la guerre d’Orient. L’opinion publique se prononça pour la guerre ; Fleury ne comprit rien à cette politique, et ne vit là qu’une expédition chevaleresque qui allait renverser ses plans d’économie et nécessiter un armement qui peut-être troublerait l’Angleterre. Cependant, en dépit de ses craintes, l’ardeur de la noblesse l’emporta, et il lui fallut faire la guerre pour soutenir Stanislas. Le ministre octogénaire choisit un général octogénaire, le vieux Villars ; on était en pleine gérontocratie. Au lieu d’une flotte et d’une armée qu’attendaient les Polonais, on envoya un vaisseau, 1.500 hommes et un million, pour lutter contre 50.000 Russes. La Pologne fut vaincue. Heureusement, l’honneur de la France fut relevé devant Danzig (Gdañsk) par le courage et la mort glorieuse du comte de Plèlo, ambassadeur de France au Danemark ; heureusement aussi la guerre ne se termina pas immédiatement, et la France eut le temps de venger sa défaite par la guerre de 1735 qui, courte et brillante de succès, amena le traité de Vienne ; le trône de Naples fut assuré à un Bourbon, et les duchés de Lorraine et de Bar, donnés à Stanislas, devaient à sa mort revenir à la France. Ainsi les résultats de cette guerre si honteusement commencée furent meilleurs qu’on ne pouvait l’espérer : la maison de Bourbon augmentait sa puissance, et la France était enrichie d’une belle province qui l’arrondissait du côté du Rhin. Ce fut le beau moment du ministère de Fleury. Malheureusement le calme et la prospérité durèrent peu ; et bientôt, malgré ses goûts pacifiques, Fleury fut obligé de se mêler à la guerre de succession d’Autriche. Il y fut entraîné par l’électeur de Bavière (Charles-Albert), le maréchal de Belle-Isle et son frère, ainsi que la noblesse entière. Pour la seconde fois, son insuffisance fit tout manquer. Il entama alors de maladroites et inutiles négociations avec l’Autriche ; deux lettres surtout, publiées par les soins de la reine de Hongrie, déconsidérèrent le ministère français et refroidirent nos alliés, malgré le désaveu qu’en fit le ministre [2]. Ce fut dès lors pour des années une série de revers, commis surtout par la singulière prétention du pacifique ministre qui voulait, de son cabinet, diriger les opérations des généraux. Le cardinal de Fleury mourut, le 29 janvier 1743 au village d'Issy, âgé de 88 ans et 7 mois , au milieu de tous ces désastres, et laissa les affaires de la guerre, de la marine, de la finance et de la politique dans une crise qui altéra la gloire de son ministère, et non la tranquillité de son âme. Maurepas, ministre de la marine, fit, dit-on, pour lui cette épitaphe, qui peint assez son égoïsme et son ambition :

« Ci-gît qui, loin du luxe et de l’éclat,
Se bornant au pouvoir suprême,
N’ayant vécu que pour lui-même,
Mourut pour le bien de l’état. »

Au gouvernement du vieux prêtre devait succéder celui des maîtresses, qu’il avait peut-être préparé par une coupable complaisance pour les amours incestueuses du roi avec les quatre sœurs de la famille de Nesle. Ce qui peut honorer la mémoire du cardinal, c’est son extrême probité, prouvée par la médiocre fortune qu’il laissa et qui n’aurait pas suffi à la dépense du mausolée que Louis XV lui fit élever. Quoique membre de l’Académie française (1717), de celles des sciences (1721), des inscriptions et belles-lettres (1723), Fleury ne laissa aucun ouvrage connu. Il protégea cependant les sciences et les lettres ; il fit achever les bâtiments projetés pour la Bibliothèque du roi et donna plus d’étendue au plan qu’on avait arrêté pour rendre cet édifice digne de sa destination. Par ses soins, des savants furent envoyés en Grèce et en Égypte pour recueillir des manuscrits rares ; il en fit venir de la Chine, et ne négligea rien de ce qui pouvait enrichir ce précieux dépôt. Il fit partir à grands frais des académiciens pour le Nord et le Pérou, afin de mesurer un degré du méridien et de déterminer la figure de la terre. Le grand mérite de Fleury fut d’avoir presque équilibré les finances ; de 1736 à 1740 les recettes étaient de 148 millions et les dépenses entre 149 et 156 millions. Fleury songeait aussi à appliquer une réforme financière de l’abbé St Pierre qui se rapprochait de celle de Vauban ; la guerre de 1741 vint détourner son attention, et après lui le déficit alla toujours croissant jusqu’à la révolution de 1789. Le commerce fut assez prospère sous Fleury, grâce surtout à l’élan qu’avait donné le mouvement d’argent sous le système de Law ; l’agriculture, d’un autre côté, fut très négligée ; les paysans eurent beaucoup à souffrir d’une innovation empruntée aux plus mauvais temps de la féodalité, la corvée royale, et, comme le dit le marquis d’Argenson dans ses Mémoires, « les hommes mouraient, dru comme des mouches, de pauvreté, et broutant l’herbe, et sans disette caractérisée ; il en périt plus de misère que n’en avaient tué toutes les guerres de Louis XIV. » D’Argenson rapporte aussi une épigramme qui caractérise assez bien l’administration de Fleury : « La France est un malade que depuis cent ans trois médecins de rouge vêtus (des cardinaux) ont successivement traité. Le premier (Richelieu) l’a saigné, le second (Mazarin) l’a purgé, et le troisième (Fleury) l’a mis à la diète. »



Notes:
[*] : Il fut bâptisé avec seulement Hercule comme prénom et ce n'est que bien plus tard qu'il ajoutera André, peut-être fut-il influencé par Saint-André, lorsqu'il priait dans l'église de Valquières.
Transcription de son acte de baptême : Le 14me Juillet 1653 a été baptisé Hercules de Fleuri, fils de noble Jean de Fleuri sieur de Dio et de dame Diane de la Treille, son parrain noble Hercules de Tesan baron de St Geinies* et sa marraine demoiselle Françoise de Soubes, naquit le 22me de Juin passé (signé) Fabres curé
(AD de l'Hérault, cote ADH 1MiEC 142 R2) - * Aujourd'hui Saint-Geniès  Retour au texte
[1] : Il disait, assure Voltaire, que dès qu’il avait vu sa femme il avait été dégoûté de son mariage ; et il signa dans une lettre de plaisanterie au Cardinal Quirini : Fleury, évêque de Fréjus par l’indignation divine. (Précis du siècle de Louis XV par M. de Votaire)  Retour au texte
[2] : Dans une lettre écrite par lui au général autrichien Koenigseck, il s’excusait de la guerre entreprise, il avouait qu’on l’avait entraîné au-delà de ces mesures. « Bien des gens, disait-il, savent combien j’ai été opposé aux résolutions que nous avons prises, et que j’ai été forcé en quelque sorte d’y consentir. » Cette lettre ayant été publiée, le cardinal écrivit une seconde lettre dans laquelle il se plaignit au général autrichien d’un pareil procédé, ajoutant « qu’il ne lui écrira plus désormais ce qu’il pense. » Cette seconde lettre lui fit encore plus de tort que la première.  Retour au texte
Sources:
- Précis du siècle de Louis XV - M. de Voltaire - Genève, 1770
- Biographie Universelle Ancienne et Moderne Tome XIV - Michaud - Paris, 1842
- Mémoires du Duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la Régence Tome IV - M. Chéruel - Paris, 1856
- Grand Dictionnaire Universel du XIX° siècle Tome VIII - Pierre Larousse - Paris, 1872
- Site Internet de l'Institut de France : Académie, Française, des Sciences, des Inscriptions et Belles-Lettres
- Archives départementales de l'Hérault - 2, avenue de Castelnau 34000 Montpellier
Bibliographie:
- Le Cardinal de Fleury, Apôtre de la Paix - Comte Maxime de Sars - Hachette, 1942
- Le Cardinal de Fleury, Le Richelieu de Louis XV - Guy Chaussinand-Nogaret - Payot, 2002
- Le Cardinal de Fleury - J. Mercadier - Beffroi, 2002
Liens:
- Le château de Dio et Valquières
- Commune de Dio et Valquières
- Musée de Lodève
- Institut de France


Dernière modification le 3 avril 2005.