D E   L A   P E S T E,

O U

É P O Q U E S   M É M O R A B L E S

D E   C E   F L É A U,

E T

L E S  M O Y E N S  D E  S'E N  P R É S E R V E R

Par J. P.  P A P O N, ci-devant Historiographe de la Provence.

T O M E   P R E M I E R.









A   P A R I S,

CHEZ  LAVILLETTE  ET  COMPAGNIE,

Au  bureau  de  la  Bibliothèque  des  Romans,
rue Saint-André-des-Arcs, n°.46.


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De la
Peste ou
époques
mémorables
de ce fléau


   P R É F A C E.          Pages 1 à 4


QUOIQUE les précautions qu'on prend dans les ports de la Méditerranée, pour nous préserver de la peste, suffisent pour rassurer, dans un temps ordinaire, les personnes les plus faciles à s'alarmer; cependant, comme la guerre actuelle donne à l'Europe et à une partie de l'Afrique et de l'Asie un mouvement qui peut troubler l'armonie de la police générale, et rendre inutiles les lois sanitaires sur lesquelles repose le salut des nations, il y aurait de l'imprudence à s'endormir dans une trop grande sécurité; car enfin il est possible qu'au milieu de l'agitation universelle dans laquelle nous vivons, ce fléau se glisse en Europe de plus d'une manière. Les ravages qu'il fit l'année dernière sur les côtes de Barbarie, et qui continuent encore, le rapprochent de l'Italie et du midi de la France, et doivent réveiller la vigilance de tous les peuples qui trafiquent dans la Méditerranée.
    D'ailleurs, il faut l'avouer, la facilité qu'il a de se glisser parmi nous, augmente en raison de ce que l'on devient moins délicat sur les moyens de s'enrichir. Chaque ruse que la cupidité invente pour introduire des marchandises de contrebande, est pour lui une occasion de franchir les barrières qui le séparent de l'Europe ; sans compter qu'on l'a vu plus d'une fois sortir des hôpitaux militaires, sous les apparences d'une maladie épidémique ordinaire, et qu'il a pris ensuite tous les caractères d'une véritable peste.
    Au milieu de tant de circonstances critiques, j'ai cru rendre service à l'humanité, en rassemblant tout ce que l'expérience et la réflexion ont appris aux médecins les plus habiles, et aux administrateurs les plus éclairés sur les moyens de se préserver de la peste.
    Je connais, en différentes langues, quelques ouvrages sur ce sujet ; mais je n'en connais aucun qui l'embrasse dans sa généralité. Ils se bornent tous à donner des règles pour combattre la contagion dans une ville qu'elle afflige, et à indiquer aux particuliers des préservatifs pour s'en garantir. Aucun d'eux ne traite des précautions à prendre sur les frontières des pays qu'elle ravage.
    D'ailleurs, on n'y parle pas des lois sanitaires qu'il faut établir dans les ports de mer, par où elle a des occasions fréquentes de pénétrer dans les terres.
    Il y a tant d'affinité entre la police sanitaire des ports et celle de l'intérieur, qu'elles se prêtent un mutuel secours, l'une étant le complément de l'autre, ou faisant naître des vues pour la perfectionner ; de sorte qu'on ne pourrait les séparer sans rendre l'ouvrage incomplet.
    Une partie non moins intéressante qu'ils ont négligée, et que je traite, est l'Histoire de la Peste, considérée dans ses époques les plus mémorables. En mettant sous les yeux du lecteur ses ravages, ses accidents, ses caractères et ses symptômes ; en le faisant assister en quelque sorte au spectacle d'une ville désolée et d'un pestiféré luttant contre les douleurs et la mort, j'aurai l'avantage de suppléer à l'expérience des médecins, par la peinture des maux qu'heureusement ils n'ont pu voir ;


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   P R É F A C E.          Pages 5 à 8


de réveiller l'attention des gouvernements et des particuliers, sur la nécessité de se précautionner contre le plus perfide et le plus dangereux ennemi de l'homme, et d'éclairer les administrations par le tableau des mesures, tantôt sages et tantôt dangereuses qu'on a prises dans ces temps malheureux. Cette histoire, au reste, n'aura pas, comme les autres, le défaut de ne rouler que sur des sujets rebattus, et qui, par cette raison, tirent leur principal mérite du talent de l'écrivain : celle-ci est un assemblage de tableaux peu connus. Ces tableaux, outre l'intérêt de la nouveauté, ont celui qui naît de la terreur et de la pitié : ce n'est pas une histoire, c'est une tragédie qu'on croit lire.
    On dira peut-être que c'est répandre l'alarme, que de publier cette partie de l'ouvrage. Cela pourrait être, si je la publiais sans y ajouter la partie administrative et préservative, qui est très capable de rassurer. Il faut bien connaître l'ennemi dont on doit se défier ! Qui a jamais blâmé les historiens de nous avoir donné des relations détaillées de quelques pestes les plus célèbres ? Qui s'est jamais plaint de les trouver dans l'Histoire ancienne et moderne, et dans des ouvrages uniquement consacrés à cet objet ? Le sentiment que le mien pourrait produire, existe donc ; et je fais connaître tout ce qui peut l'adoucir.
D'ailleurs, il faut l'avouer, si cette fausse délicatesse était fondée, il ne faudrait écrire ni sur les horreurs de la famine, ni sur celles de la guerre, ni sur certaines maladies, parce que ces sortes de peintures sont effrayantes. Pour moi, je pense au contraire qu'on ferait plus de mal aux hommes en leur déguisant les dangers qu'ils courent, qu'en les leur montrant avec les moyens de les éviter. Si cette conduite est louable dans tous les temps, elle est nécessaire dans les circonstances où le salut public la commande.
    Il est aujourd'hui de l'intérêt de l'Europe entière de se précautionner contre un fléau que l'agitation de toutes les puissances tend à faire sortir de ses limites. Ainsi, l'utilité de cet ouvrage s'étend à toutes les nations. Etant toutes également menacées, aucune d'elles ne peut se plaindre que je veuille l'alarmer ; mais chacune doit chercher à se prémunir.
    C'est pour leur en faciliter les moyens, que j'ai réuni dans cet ouvrage tout ce que je connais de plus propre à former une bonne administration sanitaire, et à régler la conduite des personnes exposées à la contagion.
    Si les autres peuples ont fait dans ce genre des découvertes qui nous soient inconnues, ils nous communiqueront le surplus de leurs richesses, quand ils sauront ce que nous possédons. Qui nous répondra que dans la partie de l'Afrique et de l'Asie, où la peste est fréquente, on n'a pas trouvé des préservatifs que nous ignorons, et qu'on publierait sans doute s'il existait un ouvrage où l'on pût les déposer ? Les uns corrigeraient ce qu'il a de défectueux ; les autres ajouteraient ce qui lui manque.
    Celui-ci pourra donc acquérir un développement qui fournira une méthode sûre pour se prémunir contre la plus terrible des maladies, et la plus indomptable jusqu'à présent.


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Que sait-on même, si en rassemblant sur ce sujet les lumières de l'Europe et de l'Asie, on ne viendra pas à bout de l'étouffer un jour dans le lieu même de son origine ? Cette idée a quelque chose de si consolant, que, ne fût-elle qu'une brillante chimère, j'aime à m'y livrer ; j'aime à croire que le Caire et Constantinople deviendront par la suite des temps un séjour aussi sain que Londres et Paris. Il y avait autrefois en France et en Italie le même foyer de corruption qui entretient la peste en Egypte et en Ethyopie : les lumières l'ont détruit. Pourquoi ne pénétreraient-elles pas un jour dans ces climats éloignés pour y opérer le même miracle ?
    Rien ne serait comparable aux avantages qui naîtraient de cette heureuse délivrance : l'agriculture et l'industrie seraient, dans le Levant, des progrès proportionnés au surcroît d'une population qui n'aurait plus les mêmes vicissitudes : les Européens auraient dans ces contrées des établissements plus nombreux et plus solides, et le commerce prendrait une plus grande activité ; attendu que les vaisseaux, en arrivant en France, ne seraient plus assujettis à ces épreuves qui gênent la navigation et la rendent dispendieuse.
    Je ne crois pas qu'on soit tenté de dire qu'il faut être médecin pour exécuter le plan de mon ouvrage. Je réponds d'une manière victorieuse à cette objection dans l'Introduction. Si l'on ajoutait qu'il faut l'être pour décrire les accidents et les caractères de la peste, je demanderais qui les a mieux décrits que Thucydide, Evagre et Procope, qui n'étaient pas médecins ? Cependant, en racontant ce qu'il ont vu, l'un à Athènes, et les deux autres à Constantinople, ils ont fait des peintures si fidèles et si fortement dessinées des symptômes, des variations et des effets de cette maladie, que les plus habiles médecins n'ont pas eu d'autres bases pour juger de sa nature.
    On verra, dans l'Introduction, ce que je pense de son origine et de ses causes, des incertitudes de la médicine, et de la nécessité de porter son attention sur les moyens de se préserver d'un mal qu'il est si difficile de combattre, et qu'il est aisé de tenir éloigné.
    Je finirai par une chronologie historique des pestes connues depuis les temps les plus reculés, jusqu'en 1720.
    La réunion de ces différents objets formera, sur l'art de se préserver de la peste, un traité complet, qu'on ne trouve dans aucune langue, et dont l'utilité s'étend à tous les peuples et à tous les temps.








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CONSIDÉRATIONS


S U R   L E S   C A U S E S   E T   L'O R I G I N E

D E   L A   P E S T E,


POUR SERVIR D'INTRODUCTION A L'OUVRAGE.



Pages 1 à 4
LA peste est une maladie épidémique, contagieuse, très aigue, causée, par un venin subtil qui pénètre nos corps et y produit des taches, des pustules, des bubons, des charbons, et d'autres accidents qu'on peut voir dans les ouvrages de médecine.
    Presque tous ceux qui ont écrit sur cette maladie, prétendent qu'elle est originaire de l'Orient, et notamment de l'Egypte, et que c'est de là qu'elle a passé dans les autres pays, toutes les fois qu'elle les a ravagés. Ils n'ont pas fait attention que si elle avait toujours eu son foyer dans cette contrée, elle n'aurait pas infecté des peuples qui, vivant dans des pays éloignés, et n'ayant aucune communication directe ni indirecte avec les bords du Nil, n'auraient jamais dû, par cette raison, éprouver ses atteintes.
    Qui croira, d'ailleurs, que la nature ne produit que dans un pays déterminé les corps dont les exhalaisons ont exclusivement la propriété d'empester l'air, comme elle ne produit que dans certains climats des plantes inconnues partout ailleurs ? Il faudrait donc dire aussi que la peste des animaux a le même principe ; car pourquoi mettrait-on une différence entre les deux ? Or, cette opinion est inadmissible, et son absurdité rejaillit sur l'autre, de manière qu'il faut renoncer à dire que la peste est propre à un climat plutôt qu'à un autre, et qu'elle n'est pas engendrée par des causes générales qui peuvent se trouver dans tous les pays placés à une certaine latitude.
    En effet, si elle était indigène dans l'Orient, comment aurait-elle été apportée à Rome, par exemple, sous le règne de Romulus, lorsque cette ville était encore loin de connaître le commerce et la navigation (1) ; lorsque ses habitants, bornés dans un petit territoire, n'en sortaient que pour ravager les terres de leurs voisins, et ne se doutaient peut-être pas qu'il existât des peuples hors du Latium ? Car ils ne connaissaient point encore ces fables ingénieuses qui ont embelli leur berceau.
    D'ailleurs, personne n'ignore que quand la peste affligea la ville de Rome 717 ans avant J. C. (2) ; quand elle reparut sous le règne de Numa et sous celui de Tullus Hostilius, c'étaient les beaux jours de l'Egypte, ceux de sa plus grande fertilité, de sa civilisation, et de sa population ; que les canaux d'arrosement et de distribution étaient ouverts, les grands monuments élevés, et que cette police, qui faisait l'admiration des autres peuples, était arrivée à son dernier période.
    Deux cent cinquante ans après, l'Egypte n'avait perdu aucun de ces avantages ; car elle avait une très grande population.


     ( 1 )  Plut. v. de Rom. et Den. d'Halicarn. 1. 2.
     ( 2 )  Plut. v. de Num. et Tit. Liv. dec. 1, 1. 1.


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Pages 5 à 8

Hérodote (1) , qui avait voyagé dans le pays, assure que les Egyptiens étaient après les Lybiens, les plus sains des hommes. Il attribue leur bonne constitution à la température constante de l'air, et à l'uniformité invariables des saisons. Il n'y a personne qui n'ait entendu parler de l'étonnante fécondité de leurs femmes. Des auteurs graves, tel que Pline et Strabon, rapportent à ce sujet des faits si étonnants, qu'on n'ose les répéter, de peur de paraître trop crédule. Un point sur lequel ils s'accordent tous, est que nulle part on ne trouvait autant de jumeaux (2).
    Croit-on qu'un pays aussi fertile, aussi peuplé, aussi bien cultivé ; un pays où les hommes étaient aussi sains, renfermât les germes de la peste, qui ne reposent que dans un terrain inculte, couvert d'eaux croupissantes, de cadavres infects, d'insectes pourris, et de tout ce qui peut corrompre l'air qu'on respire, quand la chaleur du climat les met en fermentation ?
    Aucune de ces causes n'existait en Egypte dans ces temps reculés ; mais ce qui paraîtra étonnant, elle existaient dans cette Italie, dont l'industrie a fait un des plus beaux pays du monde ; dans cette partie des Gaules, qui est devenue si célèbre sous le nom de France ; et dans ces contrées que l'Ebre et le Tage arrosent. Mais, soit que la vie errante des habitants encore sauvages, les dérobât à leur action, soit que l'âpreté du climat, occasionnée par les forêts et les étangs dont la terre était couverte, s'opposât au développement de ces causes, il est certain que la peste y était inconnue, comme elle l'est dans cette partie de l'Amérique septentrionale, qui nous retrace l'ancienne Gaule par l'immensité de ses forêts, et par la vie errante de ses habitants (3).
    Je n'appuierai pas mon assertion sur le silence des anciens écrivains, parce qu'on m'objecterai que la Gaule n'en ayant aucun à une époque si reculée, on ne peut pas conclure du silence des anciens monuments, que la peste y ait été inconnue. Mais Rome n'avait pas plus d'écrivains sous les rois, et cependant nous savons qu'elle fut plusieurs fois affligée de la peste, parce ces sortes d'événements se mêlant à la religion par la terreur religieuse qu'ils inspiraient, leur souvenir passait avec elle de génération en génération, jusqu'à la postérité la plus reculée.


     ( 1 )  Hérod. 1 .2.
     ( 2 )  Acad. des Inscript. t. 16, p. 333, et t. 31, p. 11.
     ( 3 )  On juge de la civilisation d'un peuple, 1°. Par les monuments publics ; 2°. Par l'état de l'agriculture ; 3°. Par celui du commerce. Or, il n'y avait dans les Gaules aucun monument public qui attestât les premiers éléments des arts ; je ne dis pas du temps de la fondation de Rome, mais même 200 ans avant que cette ville conquérante eût poussé ses conquêtes en deçà des Alpes, c'est-à-dire, 330 ans avant J. C. Les connaissances même, et les arts que les Grecs, fondateurs de Marseille, avaient portés avec eux, n'avaient pas passé les limites du petit territoire dépendant d'eux et de leurs colonies : aussi n'y avait-il à cette époque dans les Gaules ni monuments des arts, ni agriculture, ni commerce. C'est un fait que je crois avoir prouvé en débrouillant les antiquités et les commencements de l'Histoire de Provence, dans le premier volume de cette histoire.


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Pages 9 à 12

Or, pourquoi Trogue-Pompée, Gaulois d'origine (1), et qui, 40 ans avant l'ère chrétienne, fit une histoire universelle, dans laquelle il recueillit tout ce qui s'était passé de plus mémorable dans le monde, n'aurait-il pas fait mention de la peste, comme tous les autres historiens qui ne manquent jamais d'en parler, si la tradition lui eût appris qu'elle avait affligé son pays ? Je dis qu'il n'en fait pas mention, parce que Justin, son abréviateur, n'en parle pas.
    La plus ancienne peste des Gaules, est celle qui régnait à Marseille, quarante-huit ans avant la même ère : avant cette époque, il y en avait eu au moins cinquante dans le reste du monde connu (2).
    Je suis donc fondé à dire que cette maladie n'a commencé qu'avec la société, quand les hommes ont eu des demeures fixes : voilà pourquoi on la trouve en Asie et en Egypte, avant qu'elle ait régné en Italie, parce que la société y est plus ancienne. Par la même raison, elle régna en avant de se faire sentir dans les Gaules.
    L'époque où elle se répand davantage, est donc celle où les hommes vivant en société n'ont pas encore eu le temps de faire disparaître ces amas de pourriture, et ces eaux croupissantes dont la terre se couvre quand elle n'est pas cultivée : en un mot, c'est celle où les peuples, sans être encore entièrement civilisés, cessent pourtant d'êtres barbares, mais ne connaissent ni les jouissances, ni les arts, qui introduisent, avec les commodités de la vie, cette propreté d'où dépend en partie la santé du corps.
    Tel était l'état de l'Italie durant les cinq premiers siècles de la fondation de Rome. Les peuples, toujours en guerre et toujours malheureux, cultivaient peu la terre, et encore moins les Arts. Aussi je remarque que dans le même intervalle de temps, la peste ravagea cette contrée plus de vingt-cinq fois ; ce qui revient à cinq fois au moins tous les cent ans ;


     ( 1 )  Il était du pays des Voconces, dont Vasio, aujourd'hui Vaison, dans le ci-devant Comtat Venaissin, était la capitale.
     ( 2 )  Qu'on ne dise pas que les anciens auteurs se sont souvent servis du mot en grec, et de ceux de pestis et de pestilentia en latin, pour désigner des maladies épidémiques non contagieuses. Je demanderais où en est la preuve ; à quelle époque a commencé cette confusion des mots ; et s'il est vraisemblable que dans l'espace d'environ 3000 ans que comprend la liste chronologique que j'en donne, il n'y ait eu dans les différentes parties du monde que 182 ou pestes ou épidémies ? Puisque les auteurs les ont remarquées, il faut au moins qu'on leur ait trouvé des caractères différents des épidémies ordinaires, et que ces caractères fussent bien ressemblants à ceux de la peste, puisqu'on les confondait. Au reste, j'ai mis autant de choix que j'ai pu dans cette liste, et j'en ai banni toutes les maladies désignées toutes les maladies désignées sous le nom de pestis, lorsque, par les circonstances qui les accompagnaient, j'ai eu lieu de douter que ce fussent de véritables pestes.


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Pages 13 à 16

au lieu que dans les deux derniers siècles de la république, jusqu'à la fin du règne de Claude, c'est-à-dire dans l'espace de deux cent cinquante ans, elle ne reparut que trois fois au delà des Alpes. C'étaient alors les beaux jours de l'Italie, le temps où l'agriculture et la civilisation avaient atteint leur dernier période.
    Cette influence de l'agriculture sur les terres, et celle des arts sur la société, s'affaiblirent, à la vérité, par degrés ; mais elles se prolongèrent jusqu'au milieu du quatrième siècle ; et dans cet intervalle de temps, la peste ne reparut, en Occident, que sept fois, c'est-à-dire que deux fois par siècle.
    Mais enfin tout change, et ce sont les changements opérés dans les empires par les passions des hommes, qui changent le sol et l'état de l'air. Le midi de l'Europe, après le quatrième siècle de l'ère chrétienne, étant désolé, tantôt par des guerres intestines, et tantôt par des guerres étrangères, et ensuite par des inondations de barbares, et étant dévasté, dans tous ces cas, par des armées avides de sang et de pillage, se pénétra de nouveau des causes de la peste, et se couvrit de marais, de cloaques, de terres incultes et d'amas de pourriture, suites nécessaires de la décadence d'un empire, qui ressemblait à un corps désorganisé.
    Les bestiaux devinrent rares ; les productions de la terre furent moins bonnes et moins abondantes ; la pauvreté ôtait aux trois quarts des habitants les moyens de se procurer une nourriture saine ; ils mangeaient souvent du poisson gâté ou salé, et substituaient aux viandes fraîches des aliments nuisibles en général. Les nouvelles habitations qui remplacèrent les anciennes, soit à la campagne, soit dans les villes, où le feu et le fer des barbares avaient passé, furent faites avec une parcimonie proportionnée à la misère publique. Elles étaient petites ; l'air n'y circulait pas ; les habitants s'y infectaient les uns les autres, par leur malpropreté ; les rues étaient sales et remplies d'ordures ; ajoutez à cela l'horreur, le désordre et la crainte, suites nécessaires d'un état de choses aussi affligeant, et vous aurez réunies toutes les causes qui, suivant les plus habile médecins, engendrent la peste : elles engendrent, du moins, des épidémies qui, aigries jusqu'à un certain point, deviennent de véritables pestes. Les mêmes causes produisirent la lèpre, qui ne paraît pas avoir été connue avant la fin du sixième siècle ; car je ne parle pas de celle dont les soldats de Pompée étaient attaqués en revenant de Syrie, puisqu'elle était accidentelle, et qu'elle cessa peu de temps après.
    La pape Etienne III (1), dans une lettre écrite à Charlemagne, en 770, accuse les Lombards de l'avoir apportée en Italie. Je ne crois pas au reproche ; mais il prouve qu'on ne croyait pas dans le pays qu'elle y fût connue avant l'arrivée de ces barbares en l'année 568.
    Peu de temps après, ils firent deux invasions dans la partie orientale du royaume de Bourgogne.


     ( 1 )  Epist. 3.


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Pages 17 à 20

La seconde est de l'an 571, et avant la fin du siècle on voit fonder une léproserie dans le Charolais(1) : c'est le plus ancien monument qui atteste l'existence de la lèpre dans les Gaules. Avant cette époque, aucun auteur n'en parle, aucun concile n'en fait mention ; mais on la trouve souvent nommée dans les siècles suivants ; et ce qui prouve, en quelque sorte, son universalité, c'est que l'on comptait environ quinze mille léproseries dans la chrétienté, et deux mille en France. On a donc eu tort de donner à la lèpre, ainsi qu'à la peste, une origine étrangère, puisqu'il paraît démontré qu'elles étaient indigènes parmi nous, nées des mêmes causes qui les produisent dans les climats chauds, chez les peuples sales, malpropres, habitant des demeures malsaines, et usant d'une nourriture qui viciait le sang et les humeurs.
    C'est ici le lieu de parler d'une autre maladie qui a fait beaucoup de bruit dans le monde, sous le nom de feu Saint-Antoine : on l'appelait aussi le mal des ardents ; en latin, arsura, et feu sacré, parce que, de tout temps, les hommes ont attribué à des causes surnaturelles les maladies extraordinaires dont ils étaient frappés.
    La dénomination de feu sacré donnée à la peste est ancienne. Virgile (2) s'en sert en parlant de la peste des animaux Contactos artus, dit-il, sacer ignis edebat. Celse et Gallien l'employèrent ensuite pour désigner une éspèce d'érysipèle qui règne encore ; mais il ne faut pas confondre le feu sacré - érysipèle avec celui qui s'annonça, en 1089, d'une manière si terrible. Les historiens disent qu'il fut lancé sur la terre par un dragon de feu. Tout superstitieux qu'ils étaient, ils ne se seraient pas servis de cette expression, si la maladie dont ils parlaient avait été la même que l'érysipèle dont ils avaient tant d'exemples sous les yeux. La nouveauté de leur superstition même prouve la nouveauté du mal qui la fit naître. Les mêmes historiens appellent indifféremment ce nouveau mal feu sacré, peste ou peste ignaire : on ne peut pas les accuser d'avoir méconnu les caractères de la peste, puisqu'ils vivaient au milieu de ses horreurs (3).
    Sigebert, qui écrivait en 1089, dit, en parlant du feu sacré (4) : « La peste fait cette année de grands ravages, surtout dans la partie occidentale de la Lorraine, où beaucoup de gens sont intérieurement consumés par le feu sacré ;


     ( 1 )  Bolland. Mart. t. 2, p. 515, E.
     ( 2 )  Georg. 1. 3.
     ( 3 Anno 1088 tertio kalendas septembris visus est igneus draco volareper medium cœli, et ex ore suo flammas evomere, statimque subsecutus est pestilens ille morbus, qui ignis sacer vocatur, quam tum arsuram appellabant quidam. Jacob meyer, lib. 3, annal. Flandr.
     Anno 1088 sœvit vehementer in Flandriâ, sacer ignis, quam ignariam vocant pestem.

     ( 4 Sub anno 1088 annus pestilens in occidentali parte Lotaringiœ, ubi multi sacro igne interiora consumente, computrescentes, exesis membris instar carbonum nigrescentibus, aut miserabiliter moriuntur, aut manibus ac pedibus putrefactis, truncati, miserabiliori, vitœ reservantur. Multi vero nervorum contractione distorti, tormentantur. Sigeb. chron. sub ann. 1089.


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Dernière modification le 4 avril 2005.