PRÉFACE DU TOME TROISIÈME

( DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DE PROVENCE )

P R É F A C E.

I.  SUJET DE CE TROISIÈME VOLUME.

Ce troisième volume contient l'Histoire de la première et de la seconde Maison d'Anjou, depuis le départ de Charles I pour la conquête de Naples, jusqu'à la réunion de la Provence à la Couronne en 1481. C'est la partie de notre Ouvrage la plus intéressante peut-être, par l'importance des événements qu'elle renferme. Cependant ce n'est pas en Provence que tous ces événements se sont passés: la plupart ont eu pour théâtre l'Italie, et surtout le Royaume de Naples; mais ils appartiennent aux Provençaux, qui ayant été les principaux acteurs sur cette nouvelle scène, y paraissent revêtus moins encore des dépouilles de leurs ennemis, que de celles de leur patrie, qu'ils ruinaient pour placer leur Souverain sur un trône étranger. Cette scène est véritablement intéressante, par la qualité et la diversité des personnages qui l'occupent. On y voit paraître successivement de Grands Monarques et des Princes du second rang; des Guerriers nés dans des Provinces toutes comprises aujourd'hui dans les limites du Royaume. La Flandre, l'Artois, la Lorraine, le Beauvoisis, l'Isle-de-France, le Périgord, le Maine, l'Anjou fournirent aux Princes Angevins des compagnons de leurs victoires. Mais le plus grand nombre sortit de la Provence, qui jouant dans cette guerre le principal rôle, vit s'engloutir en Italie ses richesses et ses habitants. Aussi cette province se fera-t-elle remarquer au milieu des révolutions que nous allons décrire. On la verra tantôt servant l'ambition de ces Princes par son or et ses armes, tantôt gémissant dans les revers, lorsque chassés de leurs États, ils venaient retomber sur elle, et l'écrasaient sous le poids de leur chute. Leurs triomphes et leurs défaites furent presque toujours des désastres pour elle.

II.  RECHERCHES QU'IL A FALLU FAIRE POUR LE TRAITER.

Le point essentiel était de donner à ce tableau le mouvement dont il est susceptible: il a fallu dépouiller toute l'Histoire de l'Italie; parce que tous les États de cette riche contrée de l'Europe prirent successivement part aux projets, aux conquêtes et aux défaites des Comtes de Provence Rois de Naples. Pour remplir cet objet, ce n'était pas assez de parcourir le Recueil de Muratori en 25 vol. in-folio, et de lire les Histoires particulières des Villes célèbres qui se signalèrent dans les différentes guerres dont nous aurons occasion de parler; il nous a fallu encore faire le voyage d'Italie, pour tirer des archives et des manuscrits les matériaux que le temps et l'ignorance avaient ensevelis dans l'oubli.
Les archives de la réformation à Florence, où ont été transportées celles de Pise, ont d'abord attiré notre attention. Les personnes éclairées qui les dirigent, sous l'inspection d'un Ministre ami des lettres, nous ont prouvé combien elles sont jalouses de les faire servir à l'utilité publique. Mais ces archives qui renferment des choses très intéressantes pour l'Histoire générale d'Italie, et pour celle de Naples en particulier, nous ont fourni peu de secours pour celle qui nous occupe. Elles en fournirons davantage à un Écrivain qui voudrait écrire les guerres que les Français ont faites au-delà des Alpes, depuis Charles VIII jusqu'à François I.
Les manuscrits de la bibliothèque du Vatican ont été en notre pouvoir; la seule chose que nous ayons eu à désirer, c'était un catalogue fait par ordre alphabétique ou par ordre des matières, qui nous eût épargné beaucoup de temps et de travail. Au défaut de ce secours, il nous a fallu chercher avec une peine infinie, dans plusieurs inventaires, les pièces qui avaient quelque rapport à l'objet de notre voyage.
Les archives secrètes sont asile impénétrable à quiconque n'est pas marqué du sceau de la confiance; et ce sceau ne s'imprime jamais sur le front d'un étranger. Il faut qu'on désigne la pièce que l'on demande; on vous en donne un extrait, si par son ancienneté ou son peu d'importance, il n'est point à craindre qu'elle soit dans vos mains un instrument dangereux. Mais si vous n'avez pas une note des titres qui vous sont nécessaires; si vous avez besoin de les lire, ou d'en parcourir le catalogue, pour discerner ceux qui entrent dans le plan de votre ouvrage, vous aurez fait un voyage inutile, parce que la porte de ce sanctuaire n'est ouverte qu'à un petit nombre de gens choisis. C'est à l'honnêteté des Dépositaires que nous sommes redevables de la découverte et de l'expédition de quelques chartes dont nous avons fait usage. Nous aurions sûrement fait une moisson plus abondante si nous avions pu pénétrer dans le dépôt des lettres respectives des Papes et des Comtes de Provence touchant leurs intérêts politiques.
Les archives de Naples, objet principal de notre voyage, ont attiré particulièrement notre attention. Elles contiennent les Lettres, Édits et Déclarations des Comtes de Provence, Rois des deux Siciles. Parmi les Lettres, il y en a quelques unes qui ont trait à l'histoire de Gênes; d'autres à celle du Piémont, du Montserrat de la Lombardie, de la Toscane et des États du Pape. Quelques unes, quoiqu'en petit nombre, regarde l'Anjou et le Maine, plusieurs la Provence, et la plupart font une mention honorable des services rendus à ces Princes, par les Gentilshommes, qui des différentes parties de la France, suivirent Charles d'Anjou à la conquête de Naples, où y allèrent ensuite sous les Rois ses successeurs. Nous avons fait une liste de ces noms illustres: nous aurions même pu l'augmenter, si nous avions eu une connaissance plus grande de l'ancienne noblesse du Royaume; et si nous n'avions pas cru devoir nous attacher plus particulièrement à faire connaître les anciennes familles de notre Province; mais on verra qu'elles n'ont pas seules fixé notre attention.
Ces Lettres des Rois de Naples, et la plupart de leurs Ordonnances, ont été rassemblées en un grand nombre de volumes qui forment tout autant de cartulaires. On en comptait en 1677, quatre cent vingt-huit, depuis Charles I, jusqu'à Jeanne II; mais dans la révolution excitée le 23 Septembre 1701 par le Comte de Machia, on mit le feu aux archives, et il y eut 135 cartulaires qui devinrent la proie des flammes. On jugera mieux de la grandeur de la perte par le tableau suivant.

Registres existants en 1677.

Ceux qui restent encore.

De Charles I

55

46

De Charles II

144

111

De Robert

117

56

De Charles, Duc de Calabre

62

37

De Jeanne I

32

26

De Charles III, dit de la Paix

3

3

De Ladislas

10

10

De Jeanne II

   5

   4

428

293

Ces cartulaires ont été faits sans aucun soin. Quoiqu'on ait prétendu les ranger par ordre chronologique, on trouve souvent dans le même volume des pièces qui ne se rapportent point à l'année sous laquelle il est inscrit. La même confusion règne dans la distribution des actes. L'ordre des jours et quelquefois celui des mois n'y a pas été observé. On remarque la même négligence dans le peu de soin qu'on a pris pour les conserver. Il n'y a pas de registres qui ont été considérablement endommagés par les flammes, d'autres par la pluie; et presque tous par la poussière. Les révolutions qu'a subies la ville de Naples, avant que le Souverain y fixât sa résidence, le peu de cas qu'on faisait des anciens documents, dont on ignorait l'utilité, les occupations importantes du Gouvernent, tout cela a été cause que ces vieux cartulaires de la Maison d'Anjou, ont été relégués dans un triste réduit, où malgré l'honnêteté du dépositaire, nous avons eu besoin pendant quatre mois, de toute notre patience, pour résister aux incommodités de la chaleur, de la poussière, du bruit et du local. Ces incommodités jointes à d'autres raisons que nous ignorons, ont sans doute été cause que les Historiens de Naples ont négligé cette source de leur histoire. Angelo di Constanzo, le plus exact de tous, a pourtant eu connaissance de quelques titres, et nous paraît avoir travaillé sur des Mémoires fidèles. Gianone n'a jamais pénétré dans ces archives. Réduit à travailler d'après les ouvrages imprimés, il a moins prétendu faire une histoire qu'un long factum contre la Cour de Rome, dans lequel il a inséré le tableau de la Jurisprudence de son pays, et celui de la discipline Ecclésiastique; et encore sur ces deux points ne montre-t-il pas autant de critique et de philosophie qu'on en désirerait. Son style d'ailleurs manque de précision; et en admirant l'érudition de l'auteur, on voudrait qu'il n'eût pas trop oublié le ton d'Historien pour prendre celui de Jurisconsulte. La partie de l'histoire civile est extrêmement négligée chez lui, et fait désirer que quelque homme de Lettres s'en occupe sérieusement. Nous n'avons rien de mieux sur cette matière que l'histoire des Rois de Naples par M. Dégli. C'est un bon ouvrage pour l'exactitude et les recherches. L'érudition de M. de Burigni nous aurait beaucoup servi, si dans son histoire des Rois de Sicile, il avait pu se permettre, sur celle de Naples, des détails que son plan ne comportait pas.

III.  MANIÈRE DE COMMENCER L’ANNÉE SOUS LES MAISONS D'ANJOU.

La chronologie dans les auteurs Napolitains est quelquefois négligée. Ils ne sont pas assez attachés à connaître les différentes manières de commencer l'année. C'est un point de diplomatique que nous avons été bien aise d'éclaircir, et nous avons trouvé qu'à cet égard, dans le Royaume de Naples, on a beaucoup moins varié qu'en France. L'indiction commençait toujours le I Septembre, et l'année le 25 Décembre ou le I Janvier. Nous pouvons assurer n'avoir pas trouvé un exemple du contraire, dans plus de mille chartes qui nous ont passé par les mains, soit à Naples, soit à l'Abbaye de la Cava, près de la Principauté de Salerne; soit à l'Abbaye du Mont-Cassin. Cette méthode nous a paru constamment observée depuis le commencement du XI siècle, jusqu'au XV qui sont les deux termes que nous avons donné à nos recherches. Nous pourrions en apporter des preuves convaincantes; car nous avons des exemples pour tous les dix ans; mais nous craindrions d'abuser de la patience du Lecteur, si nous surchargions notre Préface de ces citations.
Il est plus intéressant de savoir si la Provence soumise au même Souverain que les États de Naples, a suivi le même usage. Nous avons remarqué qu'à cet égard nos Villes et les Particuliers commencèrent assez souvent l'année le 25 Mars, ou le jour de Pâques. Il n'en fut pas de même des Souverains de la première maison d'Anjou: accoutumés aux usages reçus à la Chancellerie de Naples, ils les firent presque toujours passer dans les Édits qu'ils expédiaient pour la Provence, soit que ces Édits fussent datés de Naples, soit qu'ils fussent de quelque ville de notre Province. Nous pourrions en citer une infinité d'exemples, mais les suivants suffiront, pour fixer les idées sur ce point de diplomatique. Le premier prouve qu'en 1308, l'année commençait le I Janvier.
Datum Massiliae anno Domini MCCCVIII, die tertio Febr. VI indict. regn. nostr. ann. XXIV.
Datum Aquis anno Domini MCCXCIII, die primâ Jan. VII indict. regn. nostr. ann. IX.
Datum Aquis anno Domini MCCCIII, die XXVII Febr. I indict. regn. nostr. ann. XIX.
Datum Neapoli anno Domini MCCCIV, die XIII Febr. II indict. regni nostr. ann. XX.
Datum ibid. anno Domini MCCCV, die IV Jan. III indict. regni nostr. ann. XX.

Dans aucun de ces exemples, l'année ne commence après le premier Janvier; ils nous font sentir la nécessité qu'il y a, en lisant les chartes de la première Maison d'Anjou, de faire attention aux dates, si l'on ne veut pas tomber dans quelque anachronisme.
Sous le règne de Louis et de ses Successeurs ce ne fut plus la même chose: ces Princes ayant été élevés en France, dans les usages de la Nation Française, et ayant donné à des Français les premiers emplois de la Chancellerie, commencèrent presque toujours l'année le jour de la Nativité ou le 25 Mars, lorsqu'ils étaient en Provence: mais dans le Royaume de Naples, ils la commençaient à Noël ou le I Janvier, même dans les Lettres qu'ils expédiaient pour notre Province. On en a une preuve dans la permission accordée par Louis III à la ville d'Aix, de prendre d'autres armes. Datum in civitate nostre Cusentie, Ec. die X. mensis Martii. IX indict. anno Domini MCCCCXXXI: regnorum vero nostrorum anno XIV. Les exemples n'en sont pas rares: ainsi l'on ne saurait lire avec trop d'attention les chartes de cette Province, pour fixer le commencement de l'année.
Quelque soin que nous ayons donné à la chronologie, nous n'avons pas négligé les autres objets importants qui entrent dans le plan de notre ouvrage. Les mœurs, les usages, les lois, le gouvernement municipal, la population, le commerce, les monnaies, l'état des personnes, les prérogatives de la Province et ses privilèges ont également fixé notre attention, à travers les faits militaires, qui ont décidé du sort de la Provence et d'une partie de l'Italie. Nous avons tâche de mêler ces objets aux événements, de manière que les Provençaux parussent sur le théâtre de l'Histoire, moins comme soldats que comme un Peuple qui s'y montre sous tous ses rapports.
Il est vrai que notre travail en est devenu beaucoup plus difficile. Privés de manuscrits, parce que le seul que nous ayons pour les siècles que nous parcourons dans ce troisième volume, ne traite que de la guerre de Raymond de Turenne, il a fallu tirer tous nos matériaux des chartes.

IV.  ARCHIVES VISITÉES EN PROVENCE.

Outre les archives d'Italie dont nous venons de parler, nous avons encore parcouru celles qu'il nous restait à visiter en Provence, et dans lesquelles nous avions lieu de croire que nous trouverions de nouveaux matériaux. Celles de Toulon qui pourraient fournir des détails à l'histoire particulière de cette ville, ne nous ont point été inutiles. Elles sont en très bon ordre, et confiées à des personnes éclairées qui se font un plaisir de les communiquer. les archives d'Hyères ne contiennent rien dont nous ayons pu faire usage: nous en disons autant de celles de l'Abbaye. Madame l'Abbesse, sachant que les chartes n'ont d'autre mérite, après celui d'assurer les possessions, que de pouvoir servir à l'histoire de la patrie, aurait cru les rendre suspectes, si elle ne s'était pas empressée de nous les communiquer. Nous avons trouvé le même zèle à l'Abbaye du Toronet: mais les anciens titres ont disparu. Les archives de la Chartreuse de Montrieux ont été beaucoup moins négligées: la politesse et la confiance des religieux ne nous ont laissé à désirer que l'occasion de leur témoigner notre reconnaissance. Cotignac, Fréjus, Antibes et Lambesc n'ont rien qui ait mérité notre attention. Nous avons été plus heureux à Forcalquier et à Tarascon, où nos recherches n'ont point été inutiles. Beaucoup de titres intéressants ont été transportés aux archives de S. A. S. Monseigneur le Prince de Condé. Nous avons éprouvé qu'ils ne pouvaient être déposés dans un lieu, où il fut possible de trouver plus d'accès et de politesse. L’Évêché de Sisteron ne nous a rien fourni, si ce n'est l'occasion de recevoir une marque de plus de l'intérêt que M. l’Évêque prend à sa patrie, intérêt bien naturel à un Prélat citoyen, et surtout dans un temps où son frère [1] en témoignait un si vif pour la France, dont il a soutenu la gloire aux Indes avec tant de succès.
M. l’Évêque d'Apt, qui satisfait son goût pour les lettres en favorisant celui des autres, s'est fait un plaisir de nous ouvrir aussi ses archives, et le Chapitre aurait désiré que ses titres les plus intéressants n'eussent pas déjà été connus pour nous donner une preuve de son zèle. Nous n'avons point profité de la bonne volonté de Messieurs les Consuls, parce que nous avons jugé par un extrait des chartes de la Communauté, que celles qui auraient pu nous servir, nous les avions déjà lues à la Chambre des Comptes. Les archives de S. Remi sont peu riches, mais en bon ordre, avantage que n'ont point celles de la plupart des Communautés. Deux cartulaires renferment tous les anciens titres de la ville d'Aix. La politesse des personnes qui président aux archives, nous aurait rendu ce dépôt infiniment utile, s'il eût été plus considérable. La Cour des Comptes de Provence, la bibliothèque de Carpentras, celle du Roi et de Saint-Germain-des-Près, quelques cabinets particuliers, à Arles surtout, contiennent des richesses dont nous avons déjà profité, mais que nous n'avons point encore épuisées: voilà pourquoi nous n'en parlerons que dans le volume suivant. La reconnaissance sera moins suspecte de flatterie, quand nous aurons plus de motifs de la faire éclater.

V.  L'HISTOIRE DES DEUX MAISONS D'ANJOU EST FORT DÉFECTUEUSE DANS NOS HISTORIENS, ET POURQUOI ?

Ces recherches étaient nécessaires pour tirer de l'oubli l'histoire des deux Maisons d'Anjou, qu'on ne connaissait point encore. Tout ce qu'en dit Bouche, dépouillé des erreurs et des inutilités qu'il y a mêlées, se réduirait à 50 pages in-12. On croit pouvoir assurer que cet Auteur n'a pas même connu les archives de la Cour des Comptes, et qu'il a consulté tout au plus quelques registres, d'après des indications qu'on lui avait données. S'il les avait lus de suite, s'ils avait eu les tiroirs des chartes en sa disposition, laborieux comme il était, il en aurait extrait de plus intéressantes que celles qu'il rapporte. Souvent à côté de la pièce qu'il cite, il s'en trouve une autre qui lui aurait fait éviter l'erreur dans laquelle il est tombé. César Nostradamus lui est de beaucoup supérieur dans cette partie de notre histoire. Nous avons été surpris qu'il ait poussé si loin ses recherches. Il connaissait mieux que Bouche les Historiens d'Italie et surtout ceux de Naples. Les matériaux que son oncle lui laissa, ceux qu'il amassa lui-même, supposent qu'ils travaillèrent longtemps l'un et l'autre à la Cour des comptes. S'ils avaient été exacts dans la chronologie, s'il n'avaient pas quelquefois altéré les faits par des circonstances controuvées, adopté des traditions populaires et des généalogies, ils nous auraient été infiniment utiles. Mais César Nostradamus, rédacteur de cette histoire, transpose souvent les faits, y en mêle de faux, interrompt la narration par des généalogies suspectes, ou par la vie romanesque des Troubadours. Dans cet amas confus de choses, on démêle avec beaucoup peine ce qui porte le caractère de la vérité.
Pour évité ces défauts, nous n'avons travaillé que d'après les auteurs contemporains, et les pièces originales. Nous avons poussé la délicatesse jusqu'à ne faire usage d'aucun mémoire de famille, et à nous défier des chartes imprimées ou manuscrites, lorsque nous n'en connaissions point l'original, ou qu'elles répugnaient à des notions que nous avions puisées dans des sources plus pures. Il arrivera peut-être de là que nous omettrons quelques petits détails particuliers; mais l'Histoire en sera plus sûre; plusieurs noms illustres n'y brilleront pas moins, et n'y brilleront que de leur propre éclat. Les autres, parmi lesquels il y en a qui figureraient avec honneur dans un nobiliaire, ne paraîtront point dans cet ouvrage, quelque anciens qu'ils soient: comme ils ne sont point attachés aux événements, ils ne peuvent avoir place dans l'Histoire. Les villes, les bourgs, les villages, dont la destinée a toujours été obscure, ne seront pas même nommés.
Cette conduite pourrait déplaire dans un pays où la raison aurait fait moins de progrès que dans le nôtre; car en général il y a peu de Provinces qui ne fourmillent de gens, enthousiastes du lieu de leur naissance, ou trop prévenus en faveur de leurs aïeux. Un petit fait arrivé sur le petit théâtre qu'ils habitent, une anecdote peu intéressante et souvent apocryphe, acquièrent dans leur imagination une importance que la crédulité grossit, mais que la philosophie dédaigne. L'Histoire toujours ferme dans sa marche, doit aller à son but, sans écouter les prétentions de l'amour-propre ni les suggestions de la flatterie. Destinée à instruire les générations futures et les pays éloignés, elle doit s'élever à une hauteur, où les petits objets disparaissent, où l'illusion s'évanouit, et où les clameurs ne peuvent atteindre.
Quand on a acquis cette liberté d’écrire, on peut se flatter de faire un ouvrage du moins estimable par l’exactitude. Notre ambition serait de donner à celui-ci tout le mérite dont il est susceptible, et de le rendre digne de l’Administration, qui le favorise et l’encourage. Nous avons été touchés du zèle que nous a témoigné M. le Marquis de Castellane-Mazaugues, pendant les deux années qu’il a été premier Procureur du pays. Quoiqu’il ait à cette Histoire un intérêt de famille qui remonte à l’origine de la noblesse, il ne nous a laissé voir dans les dispositions favorables qu’il nous a montrées, que son amour pour le bien public, une façon de penser et des sentiments avec lesquels on est assuré d’honorer sa place. Messieurs ses Collègues [2], animés du même esprit patriotique, et guidés par leur honnêteté, ont témoigné le même empressement pour la continuation d’un ouvrage que des difficultés imprévues nous avaient obligé de suspendre.
Nous l’avons repris, animés par le Prélat [3] qui est à la tête de la Province, et qui fait tourner au profit de l’Administration, la confiance qu’il inspire par ses talents, et par l’utilité de ses vues. Indépendamment des autres motifs qu’il a d’encourager les Lettres qu’il aime, il était tout naturel que tenant par l’ancienneté de sa noblesse aux beaux siècles de la Chevalerie, il favorisât une Histoire dans laquelle tant de Chevaliers de différentes Provinces paraissent avec une nouvelle gloire nouvelle.
On doit en partie la publication de ce troisième volume à la munificence de Monsieur le Maréchal Prince de Beauvau, bien moins recommandable encore par ses titres et son amour éclairé pour les connaissances utiles, que par cette élévation de sentiments et cette noblesse de caractère, qui donnent de l’éclat à la naissance, et la sont remarquer. Nous avons éprouvé de la part de Messieurs les Procureurs du [4] pays, l’intérêt qu’on doit attendre de l’accord des lumières et du patriotisme. M. le Baron de Glandevès, issu d’une maison, pour laquelle se rendre utile est, pour ainsi dire, un besoin du cœur, a saisi en Administrateur citoyen cette occasion de servir la Patrie. En entrant dans les vues de M. le Gouverneur pour la perfection d’un ouvrage, qui doit nous faire connaître le lustre et les prérogatives de la Provence, il nous rappelle ces temps anciens, où leurs aïeux décorés des mêmes honneurs militaires, servaient cette Province par leur sagesse et leur valeur [5].
A la fin de ce troisième volume, on trouvera la suite du Mémoire de M. le Président de Saint-Vincent sur les Monnaies. On jugera par les choses intéressantes qu’il contient, combien il fallait de connaissances et de zèle pour traiter, comme a fait ce Magistrat, cette importante matière. L’article des Hommes illustres nous a coûté peu de travail. M. l’Abbé Capris de Beauvezet, s’étant proposé de donner leurs vies, a ramassé, pendant dix ans, avec autant de soin que d’intelligence, des matériaux qui composeraient plusieurs volumes in-12. Nous en avons extrait presque tous les faits que nous rapportons, et nous lui devons la plus vive reconnaissance pour la peine qu’il nous a épargnée, et pour l’honnêteté infinie avec laquelle il nous a fait part du fruit de ses recherches.


Notes:
[1] : M. le Bailli de Suffren, Lieutenant Général des armées navales. L'assemblée des Communautés de Provence voulant lui témoigner par un monument durable les sentiments qu'inspirent a sa patrie ses succès et sa gloire, a délibéré, par acclamation, de lui décerner une médaille le 12 Décembre 1783.  Retour au texte

[2] : M. François-Nicolas-Boniface Alpheran, Avocat; M. Jacques de Ballon la Penne; M. Michel-François de Lieutaud.  Retour au texte

[3] :M. de Boisgelin.  Retour au texte

[4] : M. Raymond-Pierre de Glandevès, Baron de Glandevès, Seigneur du Castelet, de Vergons et d’Amirat; M. Joseph-Jérôme Siméon, Avocat; M. Jean-Louis de Joannis de la Brillane; M. Pierre-Joseph-Marc de Benoist.  Retour au texte

[5] : Les ancêtres de M. le Maréchal de Beauvau et de M. le Baron de Glandevès, après avoir servi avec honneur sous Louis I et leurs descendants, furent les premiers Chevaliers de l’Ordre du Croissant.  Retour au texte


Dernière modification le 4 avril 2005.