PROSPECTUS

( DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DE PROVENCE )

Il n'y a point de Province dont l’Histoire offre plus d'objets intéressants que celle de Provence. Sa situation sur les bords de la Méditerranée lui donna des rapports avec les peuples de la Grèce et de l'Asie mineure, et elle eut des Villes, un Commerce et des Arts longtemps avant que les Gaules sortissent de la barbarie. C'est à la Provence que les Gaulois ont dû leurs premiers progrès dans le Commerce et dans les Arts. Rome elle-même fut redevable de ses conquêtes en deçà des Alpes, à son alliance avec Marseille.

Marseille, la plus ancienne des villes de Provence, comme la plus florissante, avait emprunté, plusieurs siècles avant l’ère Chrétienne, la Religion, les Sciences et les usages de la Grèce. On retrouve dans les temps les plus reculés, les monuments de sa grandeur; on suit les progrès de son industrie; on aperçoit quelle fut son influence sur ses voisins; on voit l'origine des établissements qu'elle a fait naître, et dont quelques-uns ont opéré des changements sensibles dans les arts et dans les mœurs; et son histoire particulière a droit d'intéresser notre curiosité.

Nous diviserons l'histoire de Provence en cinq Époques.

PREMIÈRE ÉPOQUE

La première commence à la fondation de Marseille, et se termine au règne d'Antonin. Ces siècles stériles et barbares dans l’histoire des Gaules, sont, dans l’histoire de Provence, le temps des grandes entreprises, des premières découvertes, de la naissance et des progrès du commerce, de l’astronomie, des sciences et des arts de tous les genres. Les Phocéens fondent Marseille six cents ans avant l’Ère vulgaire; leur puissance s’accroît; ils établissent leurs colonies; ils perfectionnent la navigation. Bientôt Pythéas découvre l’Islande. Euthymène son contemporain parcourt les côtes occidentales de l'Afrique, et connaît l’embouchure du Sénégal. Les Carthaginois combattent sur les bords du Rhône avant de se frayer un passage dans les Alpes. Les Romains, appelés au secours de Marseille, domptent les Oxibiens, les Déceates et les Salyes et soumettent la Provence. C’est en Provence que Marius triomphe des Ambrons et des Teutons; il y laisse un monument plus glorieux que celui de ses victoires, un canal de communication entre la mer et un bras du Rhône, pour en faciliter la navigation. Le gouvernement des Romains; les vexations des Prêteurs; le siège de Marseille célèbre par le courage opiniâtre de ses habitants; les colonies que César a fondées; de grands établissements sous Auguste; les sciences et les lettres portées à leur perfection; les sages lois de Marseille; les formes de son administration quand elle se gouvernait elle-même, et dont il semble qu'elle conserve encore l’esprit dans ses mœurs et dans ses coutumes sous un autre gouvernement; ses alliances avec Rome, et le privilège heureux qu'elle exerça si longtemps d'attirer, d’instruire et de policer les Gaulois par son commerce et par ses lumières: tels sont les objets que présente cette Époque illustre de l’histoire de Provence. Nous rechercherons les causes par lesquelles les Provençaux furent d’abord civilisés, ensuite corrompus. Cette révolution est digne d’exercer l’attention de l'Histoire, parce qu’elle nous montre dans le développement des passions, les vertus qui les rendent utiles, et dans les progrès des talents, les vices et les abus qui les détruisent. C’est dans cette Époque que la religion commence à s’étendre: elle influe sur le gouvernement, sur la société, sur les mœurs publiques et privées. Nous suivrons les progrès: nous en ferons sentir le pouvoir. Nous avons retrouvé dans ces mêmes temps des monuments précieux de l’état des personnes, du gouvernement des Villes, des assemblées générales dans la ville d’Arles, et des formes de l'administration introduite dans Marseille, qui cessa de se gouverner par ses propres lois.

SECONDE ÉPOQUE

La seconde Époque finit au règne de Charles le Chauve. Ici commencent pour la Provence même les temps de barbarie. La Provence, située entre l’Italie et les Gaules, est en proie à tous les partis qui se forment dans l'Occident; elle partage les pertes de l'Empire Romain, elle en subit toutes les vicissitudes et tombe avec lui sous le joug des Barbares. Les Empereurs qui l’avaient défendue d'abord contre des usurpateurs particuliers, ensuite contre les Bourguignons, sont forcés de l’abandonner aux Visigoths, aux Ostrogoths, à toutes ces hordes de Barbares auxquelles elle fut enlevée par les enfants non moins barbares de Clovis. L'Empereur Justinien la leur céda par un traité, quand il ne pouvait plus la reprendre; les Normands, les Lombards, les Saxons, les Sarrazins et les Hongrois y portèrent successivement leurs ravages, et mirent le comble à la misère publique: et la lèpre et la peste semblaient devoir exterminer le reste des habitants échappés aux fureurs de la guerre. Nous ferons voir l'origine de ces deux maladies, ainsi que le temps dans lequel elles ont été connues.

Il n’est pas étonnant qu'au milieu de ces désordres et de cette confusion, ce Peuple autrefois estimable ait vu son caractère s'altérer et se perdre. Plus de sciences, plus de littérature; les arts disparaissent, la Langue Grecque qu'on avait conservée jusqu’au sixième siècle est oubliée; la Langue Latine introduite par les Romains est corrompue. La Provence n'a plus rien de semblable à elle-même que son administration, qui n'éprouve pas un changement proportionné à celui de ses mœurs: il existe encore un esprit d'antique liberté qui forme et maintient un corps de Nation distingué par ses lois et ses usages. Nous sentons que cette idée a besoin d'être développée, et nous rassemblerons à la fin de cette Époque les observations qui doivent en prouver la vérité. Il y a quelques articles que nous avons traités avec plus de soin et de détail, tels que l'état des personnes sous les Empereurs et les Francs; l'hérédité de la Noblesse; la naissance et les progrès de la puissance temporelle du Clergé; l’origine de l'Ordre monastique dans les Gaules; la dispute fameuse qui s'éleva entre l’Évêque d'Arles et celui de Vienne, au sujet de la primatie; et les démembrements de l’ancienne Narbonnaise dont se formèrent de nouvelles Provinces.

TROISIÈME ÉPOQUE

Nous entrons dans la troisième Époque, lorsque Bozon, puissant par la faiblesse des Rois de France, se fait couronner à Mantaille. Il opère la plus grande révolution dans les lois et dans la société; il donne la consistance au gouvernement féodal, dont les caprices réduits en règle forment la législation générale, et dont l’esprit répandu dans tous les rangs forme les mœurs de tous les États. Les Provençaux, épuisés sous Bozon par une guerre sanglante, deux fois vainqueurs de l'Italie sous Louis son successeur, et deux fois chassés de leur conquête, maîtres de la Lombardie sous Hugues, changent ensuite de Souverains et passent sous la domination des Rois de la Bourgogne Transjurane: ils font gouvernés par des Comtes et repoussent les Sarrazins. On voit naître cependant les premiers germes des progrès de la raison, malgré les superstitions qui se mêlaient à la religion de nos pères, malgré les vices de l’Italie qu'elle nous transmit avec ses mœurs. La servitude est abolie par degrés; la municipalité, qui mieux réglée devrait être le vrai gouvernement, reprend sa force; la loi romaine, qui fut toujours celle de Provence, donne naissance aux statuts municipaux; les Grecs et les Juifs apportent dans nos villes les productions de la Grèce et de l’Italie; les Croisades amènent à la fois une étonnante révolution dans les fortunes et dans les opinions. Du mélange du Latin et du Grec il se forme une nouvelle langue qui devient celle des Cours et des Poètes, et la langue provençale est la source où l'Italie et la France doivent puiser un jour un nouveau langage et une nouvelle littérature. Les Provençaux instruits et polices par un heureux concours de circonstances, sont destinés à ramener une seconde fois dans les Gaules le goût de la poésie et des lettres.

QUATRIÈME ÉPOQUE

C’est à cette révolution intéressante que commence la quatrième Époque; elle ne s'opéra que sous les Comtes de Barcelone. Alors on vit paraître des Troubadours de tous les rangs et de tous les états: les uns étaient à la suite d’Alphonse I, les autres à la Cour des Comtes d'Orange; la plupart furent attachés aux Vicomtes de Marseille. C’était à Marseille que le goût de la chevalerie réunissait parmi les plaisirs et les fêtes les agréments d'une politesse renaissante, et les charmes d'une poésie douce et sensible. Cependant le gouvernement féodal avait multiplié les liens de la dépendance et les moyens de les rompre; des hommes fiers et puissants ne savaient plus supporter le joug de la domination; les Comtes firent longtemps la guerre aux Seigneurs toujours prêts à se soulever: ils les forcèrent enfin à rendre hommage. D'un autre côté les principales Villes avaient repris leurs anciens droits en acquérant de nouveaux privilèges, et s’érigèrent insensiblement en républiques: elles prirent la même forme d’administration que les républiques d'Italie. Mais sous Charles d'Anjou tout change et prend une autre face. Devenu maître de la Provence par son mariage avec Béatrix, il réduisit ces Villes à l’obéissance, et mena ses sujets à la conquête du royaume de Naples. Les deux Peuples, unis sous le même gouvernement, semblent être un seul Peuple, et partagent les mêmes événements jusqu’au règne de Charles de Duras. La Provence alors possédée par la seconde Maison d'Anjou, s’épuise pour l'intérêt de ses maîtres, jaloux de reprendre une Couronne qui leur échappe toujours. Aux guerres intestines succédèrent les guerres étrangères jusqu’au temps de sa réunion à la Monarchie Française.

CINQUIÈME ÉPOQUE

Les suites de cette réunion, les invasions des ennemis de la France, les troubles civils dont la fureur sembla s'accroître en Provence, forment l’objet de la cinquième et dernière Époque. L’esprit de discorde régnait dans les Corps les plus respectables; les factions déchiraient les Villes opprimées par des tyrans subalternes que soutenaient des Puissances étrangères: le Gouvernement aigrissait les partis par son imprudence, et les encourageait par sa faiblesse. Nous rapporterons des faits qui n'ont point été connus: on verra des exemples d'un patriotisme estimable et d'un courage héroïque associés à toutes les horreurs du fanatisme, de la vengeance et de la haine. Nous terminerons cette Époque par le récit des ravages de la peste; et les regards fatigués par le spectacle de tant de malheurs et de cruautés, se reposeront sur le détail touchant des soins et des précautions prises par les Villes et le Gouvernement, pour prévenir le retour d'un fléau si funeste à l'humanité.
Avant de commencer l’Histoire, nous avons cru devoir faire des recherches qui sont devenues la source d'un travail pénible et considérable. Elles formeront une Chorographie intéressante divisée en deux parties. La première contient une notice des Peuples et des Villes dont parlent les anciens Auteurs qui eurent quelques rapports avec la Provence. Cette notice est accompagnée de l'explication des Inscriptions relatives aux cérémonies religieuses, aux arts connus et pratiqués, aux fonctions des Prêtres, à celles des Officiers municipaux, à la condition des affranchis, aux moeurs, aux usages de ces différents Peuples.

Dans la seconde, après quelques réflexions sur les qualités des terres en Provence et sur leurs effets, nous avons recueilli des observations météorologiques qui fervent à faire connaître la nature du climat ainsi que ses variations. Nous avons dressé un Catalogue raisonné des Plantes indigènes les plus remarquables, et des Plantes exotiques que le commerce de Marseille a procurées à la France et que la culture a rendues nationales; car avant la fondation de Marseille, on ne trouvait dans les Gaules que le cornouiller, le châtaignier et un petit nombre d'autres arbres de cette espèce, dont le fruit naturellement âpre mûrissait à peine dans un pays couvert de bois et de marais. Nous y joindrons quelques détails sur les Villes Épiscopales, avec un abrégé chronologique des Évêques, depuis l’établissement de chaque Siège jusqu’à nos jours.
Cet abrégé plus exact et plus complet que tous ceux qu'on a publiés jusqu’à présent, sera suivi de quelques observations sur la fondation des anciennes Abbayes. Nous rappellerons en même temps ce que nous avons trouvé de plus remarquable, soit sur l’Histoire naturelle, soit sur les antiquités de chaque Diocèse.

Enfin nous examinerons quelles étaient les lois, les moeurs , les usages et la religion des anciens Provençaux, avant qu'ils fussent soumis aux Romains. C’est par là même que nous pourrons juger des changements que les révolutions ont successivement apportés dans le caractère et la constitution politique du Peuple, et combien sous les Francs il était différent de ce qu'il avait été plusieurs siècles avant l’Ère chrétienne. On verra quelles sont les opinions et les cérémonies religieuses que les Gaulois ont empruntées de Marseille. On jugera qu'on n'a pas le droit d’appeler nationales toutes celles que les Romains ou les Germains ou les Visigoths ne nous ont pas apportées. Nous avons traité ces objets séparément, parce qu'ils auraient pu mettre quelque confusion dans le récit d'une histoire particulière, et parce qu'ils sont assez intéressants pour n'être pas oubliés.
Nous désirons de ne rien omettre de ce qui peut mériter l'attention, mais nous éviterons avec le même soin les discussions inutiles. Quoique l’Histoire d'une Province demande plus de détails que l’Histoire générale du Royaume, nous sentons avec quelle scrupuleuse attention nous devons choisir ceux qui sont susceptibles d'intérêt et d'utilité.
Nous avons cherché dans les chartes ce qui peut éclaircir la Chronologie, constater l'état des familles, faire connaître un nouvel usage, tout ce qui concerne les formes de la Justice, le prix des denrées, le cours de la monnaie, les lois, les moeurs et le génie de chaque siècle. Les points de critique et d'érudition seront discutés dans des notes et des dissertations. On trouvera dans le second Volume une de ces dissertations sur la succession et la généalogie des premiers Comtes de Provence, dans laquelle nous examinerons si dans cette Province on possédait les fiefs aux mêmes conditions qu'en France ou dans l'Empire: c'est de là que dépend la solution des difficultés qu'on a trouvées dans la généalogie des premiers Comtes de Provence.
Nous citerons les chartes imprimées qui nous auront donné des connaissances utiles, et nous publierons celles qui n'ont point vu le jour; nous ferons connaître les Hommes illustres que la Province a vu naître pendant la durée de chaque Époque : enfin pour ne rien omettre de ce qui peut avoir quelque rapport avec l’histoire de Provence, nous mettrons à la fin du premier volume un Traité des médailles de Marseille, que nous ferons graver. Nous en mettrons deux autres dans le second: l’un sur les monnaies qui ont eu cours en Provence dans le XIe, XIIe, XIIIe, XIVe et XVe siècles, avec le prix des denrées dans les mêmes temps; et l'autre sur l’administration générale de la Province, et en particulier sur celle des Vigueries, des Communautés et des Terres adjacentes.
Nous sentons quelle est l’étendue de notre entreprise; mais nous croyons pouvoir la remplir, parce que nous avons trouvé dans l’esprit patriotique dont les États de Provence sont animés, et dans le zèle des Corps et des Particuliers, des secours qui ont rendu nos recherches plus promptes et plus faciles.


CONDITIONS DE LA SOUSCR1PTION.

L'Ouvrage contiendra quatre à cinq volumes in-4°, de même caractère et sur le même papier que le présent Prospectus.

On paiera en souscrivant . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10 1iv.

En retirant le Ier volume en feuilles, au mois d'Avril prochain,  . . . . . . . . . . . . . . 10 1iv.

On paiera également 10 liv. pour les volumes qui suivront, excepté pour le dernier qui sera délivré gratis.

La Souscription est ouverte à Paris, chez MOUTARD, Libraire de la Reine, quai des Augustins, jusqu'au commencement de Mai, passé lequel temps ceux qui n'auront pas souscrit paieront chaque volume 15 liv. relié.

Il entrera dans cet Ouvrage des Cartes et des Gravures.



Lu et approuvé, ce 23 Octobre 1776.      E. B. DE SAUVIGNY.

Vu l'Approbation, permis d'imprimer, ce 23 Octobre 1776.

LE NOIR.




A PARIS, DE L'IMPRIMERIE DE PHILIPPE-DENYS PIERRES,

rue Saint-Jacques, 1776.


Dernière modification le 4 avril 2005.