V O Y A G E

L I T T É R A I R E

D E  P R O V E N C E

CONTENANT tout ce qui peut donner une idée
de l'état ancien et moderne des Villes, les
Curiosités qu'elles renferment; la position
des anciens Peuples, quelques Anecdotes litté-
raires, l'Histoire - Naturelle, les plantes, le
Climat, et cinq Lettres sur les Trouvères
et les Troubadours.


P A R   M.  P. D. L.


A  P A R I S,

Chez B A R R O I S l'aîné, Libraire,
Quai des Augustins.


M.  D C C.  L X X X.
Avec Approbation, et Privilège du ROI.

Voyage
Littéraire
de Provence.




A  M O N S I E U R ,


F R È R E  D U  R O I.








MONSEIGNEUR ,








    En faisant paraître sous vos auspices le Voyage Littéraire de Provence, je rappelle au Public que c'est à votre amour pour les Lettres qu'il est redevable de l'Histoire générale de cette Province.


Voyage
Littéraire
de Provence.


É P I T R E.


    Il est des bienfaits, Monseigneur, dont le souvenir est aussi borné que les avantages momentanés qu'ils procurent. Mais faire débrouiller les annales d'une grande Province, pour mettre sous les yeux de tout un Peuple l'expérience des siècles passés; pour éclairer les Savants sur l'antiquité, les villes sur leurs prérogatives, l'ancienne noblesse sur l'éclat de son origine; c'est une de ces saveurs dont l'utilité se perpétue d'âge en âge, et transmet à tous les siècles le nom chéri du Bienfaiteur.
    Si les braves Chevaliers qui suivirent Charles d'Anjou à la conquête de Naples, pouvaient être encore sensibles à la gloire, ils joindraient leur reconnaissance à la nôtre; et la récompense la plus flatteuse de leurs exploits, ce serait de voir leurs noms tirés de l'oubli par la protection d'un FILS DE FRANCE, en qui ils trouveraient réunies les qualités qu'ils chérissaient dans les siècles de la chevalerie, et des connaissances qu'on admire dans le nôtre.

    Je suis, avec un très profond respect,




    MONSEIGNEUR,



Votre très humble et très-
obéissant serviteur,
P. D. L.       
Voyage
Littéraire
de Provence.


P R É F A C E.         Pages 7 à 9


Il nous a paru que dans un siècle où tant de personnes voyagent, ce serait leur rendre service que de rassembler dans un volume les connaissances qu'elles doivent avoir sur la Provence, et qu'elles n'auraient ni la patience ni le loisir de se procurer. Nous les présentons au Public avec d'autant plus de confiance, que nous croyons pouvoir répondre leur exactitude. Elles sont le résultat d'un très grand nombre de recherches. Quelques-unes même sont déjà consignées dans le premier tome de l'Histoire générale de Provence, avec cette différence qu'on les trouvera ici dépouillées de tout ce que les analyses de la critique ont de plus rebutant pour le commun des Lecteurs. Là nous prouvons tout ce qui a rapport à la géographie ancienne, aux antiquités, à l'histoire; ici nous nous bornons à l'indiquer : et peut-être trouvera-t-on par la manière dont les choses sont fondues; que celles mêmes, que nous avons traitées ailleurs, ont dans ce voyage l'intérêt de la nouveauté.
    Au reste, nous n'avons pas la faiblesse de croire que tout est beau dans le Pays que nous habitons. La Provence n'a qu'une grande ville, qui est Marseille, singulièrement intéressante par ce mouvement que le commerce maritime imprime à un peuple dont le caractère est déjà si bouillant, et le génie si actif. Après ce coup d'œil on ne trouve à Marseille ni Palais, ni Églises, ni places publiques, qui méritent l'attention du voyageur. Mais la moitié de la ville est très bien bâtie et frappe par la beauté des rues : on ne se détourne point pour aller voir à Arles quelques restes de la grandeur romaine. Aix, si vous en exceptez le cours, le baptistaire, et, pour les amateurs de peinture, quelques tableaux dans des Églises ou chez des particuliers, n'offre aucune des curiosité qu'on recherche. Toulon n'a que les Forts, l'Arsenal et la caisse pour la construction des vaisseaux; Fréjus quelques restes d'antiquités pour lesquels rarement on s'arrête; parce qu’on ne les connaît pas : on arrive à Antibes, où l'on sent en arrivant le besoin de s'embarquer; on fait voile, et l'on croit avoir vu la Provence dans quinze jours.
    Les autres provinces du royaume, nous osons le dire, n'offrent rien de plus remarquable en apparence; et beaucoup de voyageurs font le tour de la France dans moins de six mois, sans être plus instruits au


Voyage
Littéraire
de Provence.


P R É F A C E.         Pages 10 à 12


terme de leur voyage que le jour du départ. Heureux encore, si la plupart ne revenaient pas chez eux avec des remords et quelques ridicules de plus!
    Pour nous qui ne croyons pas que ce qu'il y a de plus intéressant dans une Province soient les grandes villes, les places, les édifices publics, ni même les tableaux et les statues, nous avons réuni, dans cet Ouvrage, tout ce qu'un homme éclairé doit être jaloux de savoir, soit qu'il voyage en Provence, soit qu'il cherche à connaître cette Province par le secours des livres sans sortir de son cabinet.
    Nous avons rapproché la géographie ancienne de la géographie moderne, de manière qu'en traversant des villes, des bourgs, des villages, qui paraissent dénués d'intérêt, on aura peut-être un plaisir secret à se rappeler qu'il y passait une voie romaine; qu'elle fut rétablie sous tel Empereur; qu'on y découvre encore l'inscription milliaire; qu'avant les Romains c'était un canton habité par un tel Peuple, que ces vainqueurs le défrichèrent, qu'ils y remportèrent une victoire, y bâtirent une ville, et la décorèrent de divers établissements dans l'ordre civil et dans l'ordre de la Religion; qu'enfin, cette ville fut gouvernée par des Magistrats dont les fonctions ont encore pour nous quelque chose d'intéressant, etc. Nous y ajoutons ensuite tout ce qui peut en faire connaître l'état actuel, et les curiosités.
    Nous citons quelquefois, mais rarement et sans affectation, un trait remarquable, lorsqu'il regarde un homme fameux, un littérateur célèbre, un militaire distingué. S'il se présente quelqu'anecdote de Troubadour à rapporter, quelque usage à rapprocher des usages anciens, nous tâchons de les répandre dans l'Ouvrage avec ce discernement qui fait éviter d'un côté la sécheresse, et de l'autre la satiété.
    Un voyageur qui se bornerait à ces connaissances, n'aurait, suivant nous, qu'une idée imparfaite de la Provence. Il est juste qu'il en connaisse le climat et les productions; puisque c'est par-là surtout qu'elle est célèbre dans le reste de la France et chez l’Étranger. Il faut aussi qu'il ait une idée de l'organisation des montagnes, dont cette Province est hérissée; des plantes qu'elle produit; des fossiles qu'elle renferme; des révolutions physiques qu'elle a éprouvées. Ces différents objets réunis dans notre Ouvrage, seront


Voyage
Littéraire
de Provence.


P R É F A C E.         Pages 13 à 15


tout autant de voix qui s’élèveront sur la route du voyageur pour l'instruire; et tel endroit, qui, sans le secours de nos recherches, n'aurait été qu'un endroit affreux et stérile, s'animera dorénavant, et fera parler la nature et l'histoire. L'article des fossiles est beaucoup plus étendu et plus détaillé dans cet Ouvrage que dans le premier tome de l'Histoire de Provence; nous osons même dire qu'il paraîtra neuf: nous y avons ajouté la description de quelques lieux pittoresque, et des observations qui en relèveront l'intérêt.
    On nous reprochera peut-être de n'avoir point indiqué les cabinets de livres, de tableaux, d'estampes et d’Histoire naturelle, qui se trouvent chez des particuliers, soit à Marseille, soit à Arles, soit à Aix: mais ces cabinets changent souvent de maître : nous aurions pu en oublier quelqu'un; il fallait d'ailleurs en parler avec la distinction que le mérite du choix doit y faire mettre : l'oubli même aurait pu passer pour une omission volontaire; ainsi nous avons cru devoir négliger un article auquel il est aisé de suppléer en arrivant dans une ville par les renseignements qu'on peut se procurer chez le premier Libraire.
    Nous ne dirons rien non plus des mœurs des Provençaux. Il ne faut pas qu'un voyageur se promette d'avoir une idée juste du génie du Peuple chez lequel il voyage. C'est un privilège réservé aux personnes en place, qui sont nées dans le pays ou qui y habitent depuis longtemps. Encore faut-il que ces personnes aient un coup d'œil qui n'est pas donné à tout le monde. Nous nous permettrons seulement une réflexion que nous soumettons volontiers au jugement des lecteurs. Le caractère des Provençaux nous paraît être la nuance par laquelle l'esprit humain passe des modifications, que les causes physiques et morales lui donnent en Italie; à celles que d'autres causes morales et physiques lui donnent en France; de manière que les Provençaux participent du caractère des deux nations.
    Nous avons également omis ce qui regarde l'habillements, les coiffures, les danses, quelques mets particuliers, champ fertile où l'imagination de l’Écrivain s'égaie ordinairement pour réveiller l'attention du lecteur. Ce n'est pas au reste que nous ayons cru devoir faire ce sacrifice uniquement par bienséance; c'est que des sujets pareils, décrits exactement, ont rarement de l'intérêt.


Voyage
Littéraire
de Provence.


P R É F A C E.         Pages 16 à 18


Aussi la plupart des Écrivains, en les traitant, se plaisent-ils à donner un libre essor à l'esprit, à défigurer la vérité, en relevant par des descriptions brillantes des choses très simples en elles-mêmes; en donnant un air singulier à des objets frivoles qui n'ont rien de commun. Il en est aussi qui recueillent quelque anecdote piquante, quelque aventure extraordinaire, et ils vous les font regarder comme des choses qui ne sont point rares chez le Peuple dont ils parlent; ils vous les donnent comme des traits qui tiennent au caractère national. Si l'on voulait suivre cette méthode, en parlant de Provence, où d'un côté le commerce maritime, et de l'autre la vie retirée et frugale des gens de montagne, mettent tant de différence dans les usages, combien ne trouverait-on pas en fait d'habillements, de coiffures, de danses et de mets, en fait anecdote même, de modèles propres à être ornés et à figurer dans un Ouvrage uniquement fait pour amuser! Cette ressource peut être bonne pour un Auteur, qui parle d'un pays éloigné, où peu de gens vont le prendre en défaut : mais elle ne sert de rien quand il s'agit d'une Province, où une infinité de personnes abordent, et où le gouvernement donne aux habitants à peu près le même ton et le même caractère qu'aux autres habitants du royaume. Nous laisserons au voyageur le plaisir de remarquer lui-même les usages qui le frapperont davantage; nous ferons seulement connaître ceux qui méritent une attention particulière, soit parce qu'on ne les trouve point ailleurs, soit parce qu'ils tiennent à des usages anciens, ou à des usages qui règnent encore en Italie.
    Un article plus intéressant, parce qu'il est vraiment utile par son objet, et qu'il porte sur des notions plus sures, est l'administration de la Province. Il n'est pas long, et il ne doit pas l'être; mais il l'est tout autant qu'il faut pour donner au lecteur des idées claires sur cette importante matière.
    Nous terminerons cet Ouvrage par cinq Lettres sur les Trouvères et les Troubadours, dans lesquelles nous examinerons si les Trouvères, c'est à dire, si les premiers Poètes, qui ont écrit en français, doivent être regardés comme les Restaurateurs de la poésie moderne, et comme les modèles sur lesquels les Poètes des autres nations se sont formés. C'est une gloire qu'on avait attribuée jusqu'à présent aux Troubadours,


Voyage
Littéraire
de Provence.


P R É F A C E.         Page 19


c'est à dire aux Poètes Provençaux, et c'est pour la leur conserver, que nous avons fait ces lettres. Comme elles serviront à donner une idée de l'ancienne Littérature provençale, il est tout naturel de les insérer dans un Ouvrage qui a pour objet de faire connaître la Provence.
    Nous mettons à la fin du volume quelques inscriptions intéressantes que nous avons découvertes depuis peu, et le nombre des postes d'un endroit à l'autre.


    N.B.Partout où je parle de la lieue, j'entends la lieue de Provence, qui est d'un peu plus de trois mille toises  [1]


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Note:
[1] : La toise est une ancienne mesure française de longueur, valant 1,949 mètre.




Voyage
Littéraire
de Provence.
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Dernière modification le 24 novembre 2008.